Comment ne pas s’indigner face à l’invitation du président du Conseil départemental de la Vienne faite à Franck Ferrand, éditorialiste à Valeurs Actuelles proche de l’extrême-droite, de visiter la Cité de l’Écrit et des Métiers du livre en marge du festival littéraire des Rencontres de Montmorillon ?
A la faveur d’un Tweet, nous apprenions qu’à travers cette visite officieuse, Alain Pichon et l’ancien maire de Montmorillon, Guillaume de Russé, aspirent à « remettre la lumière » dans un territoire qui semble en être exsangue. Mais de quelles lumières nos édiles de la majorité départementale de droite parlent t-ils ?
Les lumières vantées par Alain Pichon et Guillaume de Russé sont celles d’une recolonisation économique de nos territoires par le haut. Telles de pauvres victimes de la désertification rurale, les habitants du Sud-Vienne attendraient d’être sauvés par les élites, dont l’historien Franck Ferrand se fait au quotidien le porte-voix sur CNews. Pourtant, la disparition récente de l’industrie et des services publics de proximité, renforçant l’appauvrissement du territoire, a été causée par des personnes et des logiques en tout point similaires à celles que Monsieur Ferrand glorifie. Sous des dehors vernis et policés, sa lecture personnelle de l’histoire – peuplée d’anciens grands seigneurs dont la volonté forge l’Histoire – nous accoutume à voix douce à la servitude de tous et toutes au profit de quelques-uns : les nouveaux seigneurs de notre époque. Inopinément sans doute, ces nouveaux sauveurs sont aussi propriétaires de grands groupes et de médias qui lui donnent un emploi ainsi qu’un auditoire. Cette diffusion idéologique a des effets bien concrets : le retour opportuniste de ces élites sur le territoire sera d’autant moins contesté que la peur de l’autre et la croyance dans l’existence d’élites providentielles et bienveillantes y sera durablement installée.
Exit les classes populaires et les habitants, le département se tourne désormais vers une offre à destination des plus fortunés.
La visite du président Pichon aux côtés de Franck Ferrand dit quelque chose de leur proximité idéologique. Les actes politiques parlent encore davantage. La disparition de la subvention du Conseil départemental allouée à la Cité de l’Écrit, d’un montant de 35 000€ depuis 2015, n’a certainement pas aidé la commune et les professionnels du livre installés à relever la pente. Quant à savoir si cette coquille vide touristique installée en 2000 dans la lignée du Futuroscope et censée assurer la survie économique de la ville n’aurait en réalité d’autres effets pour les habitants du territoire que de plomber le budget communal à grand coup de brochures publicitaires vendant la carte postale en bord de Gartempe, la question demeure entière. Non rassasié d’un premier échec, le Conseil départemental poursuit sa fuite en avant avec la transformation de la Maison-Dieu en hôtel-spa de luxe. Exit les classes populaires et les habitants, le département se tourne désormais vers une offre à destination des plus fortunés. Un pari gagnant-gagnant pour qui croit encore au ruissellement du président Macron : l’argent des plus fortunés ruisselleraient de bonne grâce vers les petites gens du territoire qui s’emploient à les servir.

Transformer des centres-villes délaissés en lieux-musées de villégiature pour les hauts revenus de passage est un projet politique qui méprise les habitants vivants sur ces territoires. Que ces centres-villes à l’abandon soient le résultat de la concurrence asymétrique de pôles commerciaux titanesques en périphérie de ville, eux-mêmes possédés par d’autres bourgeois, ne manque pas d’une délicieuse ironie. Les problèmes créés par les uns créent des opportunités pour les autres. Tant qu’il s’agit de servir les mêmes intérêts…
Monsieur le Président Pichon, nous ne rallumerons pas les lumières du Sud-Vienne en déroulant le tapis rouge aux élites réactionnaires proches de l’extrême-droite. Leur idéologie soi-disant protectionniste du monde rural cache une soumission infinie aux désirs des mêmes bourgeois qui ont appauvri nos territoires. Les discours de haine et de repli sur soi ne font que servir les intérêts économiques d’une élite auto-désignée. Votre visite inopinée est un affront fait à l’ensemble des habitants qui se mobilisent au quotidien pour redynamiser ce territoire.
A contrario de ces lumières, les nôtres sont déjà là. Elles viennent de celles et ceux qui ont décidé, et qui décideront, d’habiter pleinement ces territoires.
A contrario de ces lumières, les nôtres sont déjà là. Elles viennent de celles et ceux qui ont décidé, et qui décideront, d’habiter pleinement ces territoires. Habiter pleinement, c’est aller à rebours des logiques qui nous asservissent depuis des années. C’est participer à l’organisation populaire locale, à la production de biens communs et de services essentiels à destination des habitants, en s’efforçant là où c’est possible de le faire en symbiose avec les cycles naturels. Créer de l’activité certes, mais aussi de la solidarité et du bien vivre. C’était d’ailleurs là l’objet symbolique du festival littéraire des Rencontres de Montmorillon qui a rassemblé le temps d’un week-end des auteurs d’envergure nationale et un public nombreux. A la croisée des chemins entre la portée subversive de l’imaginaire et celle des territoires en marge qui, loin des grandes villes, ouvrent des espaces de réflexion, de liberté et de changement.
Par le collectif Rural rouge
