Par Antoine Chevalier, arboriculteur
Dans les coins bocagers qui sont les nôtres, l’omniprésence des arbres et des prairies peut pousser l’esprit curieux à s’interroger sur la réalité des changements climatiques et des autres turpitudes environnementales annoncées par les haruspices scientifiques. Pour qui souhaite s’informer sur ces enjeux et de leurs impacts sur des contrées rurales comme le Sud-Vienne, l’Indre et la Haute Vienne, les plateaux télés, leurs débats d’opinions sans contradiction, et leurs présentations des faits sans aucune contextualisation ne semblent pas être propices à l’élaboration d’une quelconque analyse autre que celle de malchances météorologiques momentanées, et résolument habituelles. Pourtant sécheresses et inondations hors-normes s’enchaînent ces dernières années. Devant cette absence de traitement qualitatif, les questions environnementales ont naturellement trouvé leur place dans les médias alternatifs d’Internet. Après quelques recherches sur ces questions, l’engrenage de bulles informationnelles des réseaux sociaux s’activent enfin : le nom de Jean-Marc Jancovici arrive très vite. Cet ingénieur spécialiste du climat et de l’énergie, adresse son discours aux décideurs politiques et économiques. Une autre personnalité plus confidentielle, Arthur Keller, ingénieur et conférencier sur les enjeux environnementaux, dresse un état des lieux de la Terre en prise avec notre organisation sociale. Cet article explore une partie de la pensée de ces deux personnages avec un tropisme local et rural pour dessiner les contours tendanciels de notre avenir. Nous pourrions y jouer un rôle déterminant.
La recherche considère qu’il existe 9 composantes environnementales et écologiques qui garantissent l’habitabilité de la planète Terre : le climat, la biodiversité, l’usage et la fertilité des sols, le cycle de l’eau douce, l’acidité des océans, la couche d’ozone, etc… Sur ces 9 composantes, 6 sont aujourd’hui considérées comme dans un état très inquiétant, pour ne pas dire critique. L‘irréversibilité à court terme des dommages causés à ces 6 compartiments fait consensus auprès des scientifiques. Arthur Keller le formule de façon plus lapidaire et politique : le bouleversement climatique n’est qu’un des nombreux symptômes d’une maladie civilisationnelle ; le capitalisme est une formidable machine à s’accaparer les ressources naturelles, animales et humaines, à les transformer en biens et en services ainsi qu’en une quantité astronomique de déchets. Les gaz à effet de serre qui perturbent le climat, et qui accaparent l’essentiel de l’attention médiatique, ne constituent qu’une infime partie des externalités négatives de notre système productif. Quand bien même nous serions capables de transitionner depuis des énergies carbonées vers les énergies alternatives, nous ne résoudrons pas la vraie cause de nos problèmes : la destruction généralisée de notre écosystème est au fondement même de notre système économique. Et les grands gagnants de ce système n’ont aucun intérêt à changer cela.
En ce qui concerne le climat (et lui seul), bien que souvent présenté dans les médias comme une augmentation de la température qui conduirait une ville du Nord à avoir le climat actuel d’une ville du Sud, le bouleversement climatique et sa trajectoire actuelle à +6° nous réserve des surprises moins désirables. Une hausse des températures aussi brutale à l’échelle des temps géologiques conduit à une déstabilisation des rythmes climatiques. La terre – comme une gigantesque casserole en ébullition – doit évacuer le trop plein d’énergie. Si la température moyenne augmente belle et bien, c’est surtout la probabilité d’occurrence des événements météorologiques extrêmes, qui sommé les uns aux autres auront une moyenne tout à fait agréable, qui s’en trouve considérablement augmentée. Comme souvent avec les moyennes en statistiques, quand on ne regarde que cela, on ne comprend rien. Qui aura fait l’expérience d’un jeu avec des dés à 6 faces comprendra qu’avoir une moyenne de tirage à 3,5 occulte tout à fait la réalité -heureuse ou malheureuse- d’une partie de dé. C’est donc l’augmentation de la variabilité des températures autour de la moyenne qui risque fort de nous poser problème. Cela nous promet en France une sécheresse de plus en plus accentuée, la désertification, des pluies torrentielles et des inondations, des changements d’amplitude thermique journalière jamais vus, et des incendies gigantesques. Dis comme ça, on oublierait presque que cette liste n’est qu’une liste de causes. Elle appelle en réalité une liste de conséquences tragiquement anthropocentrée : la disparition des végétaux et de leurs écosystèmes va mettre à mal nos propres facultés de production alimentaire et d’approvisionnement en eau potable, des destructions matérielles, des pertes et des migrations de vies animales et humaines. Tout cela en augmentation rapide d’aujourd’hui à la fin du siècle. Nos territoires, déjà présentement touchés par des sécheresses à répétition, auront des sols secs imperméables, et des nappes dégradées qui conduiront l’année d’après à des inondations torrentielles, les sols secs étant devenus incapables d’encaisser la pluie.
La dégradation des 9 compartiments planétaires se déroule, cette fois-ci d’après Jean-Marc Jancovici, alors que la production d’énergie carbonée (pétrole et gaz) est en déclin, en particulier le pétrole conventionnel. Problème : la capacité des acteurs publics à protéger leurs administrés des aléas est conditionnée par l’accès à une énergie bon marché. La mise en place effrénée de sources d’énergie alternatives dans le cadre de la transition écologique cache mal le fait que l’énergie est une denrée qui vient à manquer pour satisfaire le besoin de croissance du système économique. Le pétrole conventionnel est tant et si bien en tension qu’en 2030 une voiture individuelle fonctionnant au pétrole risque d’être un objet décoratif. Ce ne sera pas tant à cause d’un élan vital soudain pour la sauvegarde du climat qu’à cause d’un problème d’approvisionnement. La course à l’électrification du secteur industriel et de l’automobile s’appuie sur un besoin grandissant en métaux (pour les générateurs et les batteries), lequel repose sur une exploitation minière exponentielle, laquelle est, en dernière instance, opérée grâce au pétrole. Accaparé par le secteur industriel pour pousser l’essor du tout électrique, le pétrole va donc connaître des conflits d’usage. Les États seront en compétition pour obtenir la denrée en tension. Pas sûr que l’Union Européenne qui encourage la compétition de ses États membres les uns contre les autres, ne sorte grande gagnante de cette compétition internationale. De fait, l’Union Européenne lance de belles politiques volontaristes aux relents keynésianistes sur les batteries et véhicules électriques, et le gouvernement français s’évertue à relancer le nucléaire. Ces initiatives ont de quoi surprendre tant le désengagement de l’État dans les filières industrielles est une marque de fabrique des 40 dernières années. Peut-être est-ce révélateur d’une inquiétude émergente sur l’énergie jusque dans les palais surchauffés de la république et de Bruxelles ? Quant à savoir si l’électricité est en capacité de remplacer le pétrole dans les secteurs miniers et logistiques avec la même souplesse et à la même échelle, la question reste entière.
Nul besoin d’être devin pour comprendre que les coups assénés par les variations climatiques sur une biodiversité fragilisée, déjà en prise avec des pollutions de toutes sortes, vont conduire à l’augmentation des perturbations dans l’approvisionnement des besoins primaires humains. Les pouvoirs publics, déjà très occupés à limiter leurs capacités d’actions sur le réel en délégant tout ce qui peut l’être au secteur privé, vont buter sur la disparition de l’énergie bon marché. Ces derniers vont devoir limiter le nombre et la portée de leurs actions. Conséquence : en cas de crise, l’État risque d’abandonner des bassins de population peu densément peuplés pendant des périodes plus ou moins longues. Les mondes périurbains et ruraux risquent d’être en première ligne : ils sont déjà abandonnés au niveau des secteurs de la santé et des transports publics alors que tout va très bien pour l’économie.
Prenons pour illustration un événement météorologique local : en novembre 2023, 15 petites communes de la Vienne ont perdu l’accès à l’eau potable. Trois jours de précipitations automnales conséquentes ont mis une rivière en crue. Cette dernière a contaminé le captage de nappes phréatiques de ces communes. Bien obligés, les pouvoirs publics ont distribué deux bouteilles d’eau par personne et par jour durant deux semaines aux habitants de ces communes. Analyser cet événement par le prisme du bouleversement climatique change un peu la donne : la probabilité de retour d’un tel scénario est en augmentation partout sur le territoire et devrait inciter à l’adaptation, ou au moins à la sensibilisation et au débat. Cette absence d’inclusion de la population dans la gestion du risque entérine une triste réalité : tout se passe comme si les pouvoirs publics n’avaient pas conscience de leur faillite probable en cas de vrai problème. Même s’il y avait de réelles volontés d’agir sur la question, ils n’en auraient sans doute pas les moyens. Leur stratégie semble être l’accompagnement passif des problèmes environnementaux du quotidien : le dépassement régulier des seuils de contamination de l’eau potable par divers pesticides est souvent suivi de dérogations préfectorales permettant tout de même sa distribution aux populations, quand ce n’est pas franchement une hausse des seuils de tolérance légaux. En pratique, le maintien de la qualité des eaux pourrait se faire en forçant des changements des méthodes et des volumes de productions des secteurs industriels, des transports et de l’agriculture. Hélas, la compétitivité et l’autonomie des secteurs privés sont sacrées. L’ingérence du politique dans ces structures est inconcevable. Après avoir pratiqué une telle logique depuis des décennies, nos écosystèmes et nos salaires s’effondrent, et avec eux la qualité de nos ressources primaires.

Face aux crises écologiques émergentes et devant l’auto-sabotage des pouvoirs publics pour y faire face, il nous reste trois attitudes possibles : la préparation individuelle, la confrontation avec les pouvoirs publics, ou la prise en main collective du problème.
Face aux crises écologiques émergentes et devant l’auto-sabotage des pouvoirs publics pour y faire face, il nous reste trois attitudes possibles : la préparation individuelle, la confrontation avec les pouvoirs publics, ou la prise en main collective du problème. Selon Keller, en cas d’évènements où l’État serait en incapacité permanente ou temporaire de subvenir aux besoins de ses administrés, la première attitude conduirait les moins préparés d’entre nous à adopter des comportements de panique. Les plus préparés auraient à leur égard des attitudes égoïstes peu conviviales, voire violentes. À la fin, tout le monde serait perdant. La pop-culture illustre parfaitement ces situations sociales dans les genres très en vogue de l’effondrement et du post-apo’. La seconde attitude possible est celle de l’engagement écologique radical. Nous avons vu l’émergence de cette approche dans nos contrées avec le très emblématique épisode de Sainte-Soline. L’objectif est d’arrêter les destructions éco-systémiques immédiatement, ou au moins de les freiner. La troisième tactique pensée par Keller se veut un complément de la seconde : une bouée de sauvetage. Nous pourrions imaginer des collectifs organisés pour assurer l’approvisionnement en ressources primaires de façon collective et démocratique. En cas de crise, ces collectifs permettraient de se tourner vers des personnalités identifiées et préparées, sachant quoi faire, permettant de structurer la population et de l’inciter à prendre en main son destin. Cette attitude repose sur l’organisation de collectifs populaires, qui préparent par grands thèmes des plans locaux pour s’adapter en cas de situation où les pouvoirs publics feraient défaut. Ils montent en compétences, accumulent des moyens de productions essentiels, développent des gestes pratiques, et transmettent des savoirs sur ces questions. Le tout pourrait s’appuyer sur les mouvements low-tech qui développent des outils essentiels, simples, durables et accessibles. L’idée centrale est de faire fructifier une culture de l’entraide, de la résilience, de l’autonomie, utilisant toutes les ressources et les bonnes volontés prêtes à aider localement, étatiques ou non, dès aujourd’hui.

L’idée n’est pas hors-sol : les espaces populaires ruraux entretiennent une puissante culture de la débrouille collective pour assurer leur subsistance en dehors de la sphère marchande : bricoler, réparer, troquer des objets et des véhicules, couper du bois, auto-construire tout ou une partie de son habitat, cultiver son jardin, et bien d’autres. Les volontés et les compétences ne manquent pas. Les faibles niveaux de revenus et de consommation matérielle qui favorisent l’émergence et la pérennité de cette culture font d’une partie des habitants de la campagne, l’une des classes les moins émettrices en CO2 de l’Hexagone, au même titre que les classes populaires des zones péri-urbaines et des banlieues. Si la culture de la débrouille est souvent familiale (clanique), la mise à l’échelle de ces pratiques à une échelle communale ou pluri-communale semble être le chemin le plus court pour conduire à l’émergence de pratiques populaires de gestion du risque. L’écueil majeur réside dans l’état actuel du tissu social et économique de nos espaces ruraux. Ces pratiques d’entraide demeurent éloignées des sphères politique de la gauche rurale de nos jours davantage ancrées dans les sphères tertiaires de la production. Comme le souligne le sociologue Benoît Coquard (spécialiste des espaces ruraux en déclin), les figures locales de réussite professionnelles – petits ou gros entrepreneurs du bâtiments, artisans et directeurs des commerces – jouent le rôle clé de leaders dans la structure des solidarités locales. Leur amitié vous ouvre les portes des réseaux de solidarités informels, qui vous permette l’accès à des emplois sur un marché local très concurrentiel (y compris des heures de travail non déclarées le week-end) et un accès à des ressources humaines et matérielles essentielles pour l’amélioration et la gestion quotidienne de son habitat (camionnettes, outillages, expertises). Ces solidarités permettent ainsi d’améliorer les conditions de vie des plus précaires, malgré leurs revenus modestes et des trajectoires professionnelles chahutées. En contrepartie, il faut consacrer du temps au groupe, se faire bien voir, faire preuve de loyauté envers ses leaders en manifestant une adhésion aux normes morales qu’ils valorisent. Il faut tout faire pour ne pas être mis dans le même panier que le “cassos du coin”, position souvent toute désignée pour les personnes racialisées. Le glissement idéologique de ces entrepreneurs locaux de la droite vers l’extrême droite constitue une des raisons principales du passage progressif de la jeunesse rurale – et des personnes plus âgées – vers ces mêmes orientations politiques. Cela conduit à la cartographie du vote RN que l’on connaît.
L’idée n’est pas hors-sol : les espaces populaires ruraux entretiennent une puissante culture de la débrouille collective pour assurer leur subsistance en dehors de la sphère marchande : bricoler, réparer, troquer des objets et des véhicules, couper du bois, auto-construire tout ou une partie de son habitat, cultiver son jardin, et bien d’autres.
Dans nos territoires, il ne semble manquer que de groupes de pionnières et de pionniers déterminés par la volonté de politiser à gauche les questions énergétiques, environnementales et climatiques, par le prisme de la solidarité concrète. Ici, politiser n’implique pas d’adhérer aux idéaux de l’écologie politicienne, mais à organiser concrètement la sécurité populaire en s’inspirant par exemple des syndicats de travailleurs les plus combatifs et en y accolant une dimension productive en dehors de la sphère marchande. Il s’agit de repolitiser le faire par sa gauche, de proposer une alternative collective et joyeuse aux élans survivalistes individualistes, souvent détournés à son profit par l’extrême-droite. Certes, la tâche est immense : il faudra inventer de nouvelles modalités d’organisation, des bases de gestion logistiques et de gestion des biens communs ainsi que repenser le rapport au travail militant (souvent toxique). Ces efforts devront également favoriser un esprit de solidarité dépassant le cercle intime, exigeant de trouver du temps pour s’y consacrer. S’ils parviennent à remplir leur mission tout en affirmant des principes radicalement démocratiques et inclusifs, ces collectifs portent en eux les germes des institutions d’une société solar-punk, tournée vers la satisfaction des besoins de toutes et tous, dans le respect de l’altérité. Un avenir bien plus désirable et radieux que notre présent pourrait se cacher derrière les temps chahutés qui nous attendent. Il ne nous reste qu’à nous organiser.
Crédit photo
1 – terra fondriest – Ozark Life project
2 – Photo libre de droit – Unsplash
3 – terra fondriest – Ozark Life project
