Par Thomas Desmaison, directeur du Théâtre du Cloître
Il faisait encore très chaud en cette fin d’après-midi de juin à La Rochelle. On se disait que l’été allait encore faire très peur et très mal. J’étais fâché. Fâché d’abord contre moi. Je suivais les quais du port en direction de la gare en me disant : « plus jamais. Plus jamais ça. ». Tisant comme un énervé sur mon mégot, je ne cessais de me demander pourquoi je m’étais fait avoir pendant deux ans, comment j’avais pu croire en des chimères de révolutionnaire de pacotille, comment j’avais imaginé pouvoir transformer le cours des choses « de l’intérieur », alors que j’en pressentais l’illusion certaine.
Je venais de passer deux jours en « comité d’experts régionaux » pour le compte du Ministère de la Culture. C’était la troisième fois que je participais à ça, ayant été convaincu deux ans plus tôt – en rechignant – par un argument fort d’une partenaire de la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles, le Ministère en région).
- Si tu veux faire passer tes idées et défendre ce qui doit l’être, c’est ici et pas ailleurs, tu le sais bien.
- Oui mais je serai seul, ça ne servira à rien.
- Si tu n’y vas pas, alors il n’y aura personne.
Le but de ces temples du jugement de la valeur artistique, c’est de savoir quelle création à venir va avoir droit à l’argent du Ministère et laquelle n’y aura pas droit, en s’appuyant sur les avis d’un panel d’« expert-e-s », sélectionné-e-s sur des prétendues compétences, le tout enrubanné de règles édictées dans des textes juridiques, mais le tout devant rester complètement confidentiel. Rien ne doit sortir de ces sessions de rencontres avec des équipes artistiques régionales puis de débats en vase clos. Rien n’est divulgable si ce n’est que l’on est fâché. Fâché contre soi-même.
J’ai cru que j’arriverais à faire entendre une petite voix populaire au milieu d’un concert de klaxons bourgeois. Et pas n’importe quels klaxons bourgeois : ceux des grands et très grands théâtres régionaux, ceux qui définissent ce qui vaut le coup ou ne vaut pas coup artistiquement ; ce qui a de la valeur ou ce qui n’en a pas ; ce que la classe bourgeoise doit apprécier et ce qu’elle doit mettre sur le côté.
Dans le milieu très fermé des théâtres dits « publics », c’est-à-dire ceux qui touchent jusqu’à 90% de leur budget en subventions publiques, il y a un paquet de règles explicites, de codes, de cahiers des charges, qui définissent leur participation à l’intérêt général tel que décidé en premier lieu au Ministère et qui redescend – qui « ruisselle » dira-t-on – vers le reste des collectivités, jusqu’à la petite commune où est installé ledit théâtre public. Mais en vérité, là où se pose vraiment le débat quant à « l’intérêt général » de la création artistique, c’est-à-dire, pour ce que je maîtrise le mieux, dans le domaine des théâtres publics, tout se situe dans les règles et les codes implicites. Toute la cruauté et l’hypocrisie d’un système repose sur la matière invisible à partir de laquelle doivent être considérées la valeur et l’utilité des créations artistiques. C’est dans des critères non-dits, non transparents, non « publics », que se transmettent les enjeux d’une lutte qui n’a jamais dit son nom si ce n’est dans les écrits d’Antonio Gramsci et celle-ceux qu’il a ensuite influencé-e-s : le jugement du « bon » et du « beau » par une classe sociale déterminée, au détriment des autres classes dominées, qui sont paradoxalement – mais est-ce vraiment un « paradoxe » ? – pourtant au cœur d’une soi-disant mécanique d’intérêt « général ».
C’est dans des critères non-dits, non transparents, non « publics », que se transmettent les enjeux d’une lutte qui n’a jamais dit son nom si ce n’est dans les écrits d’Antonio Gramsci et celle-ceux qu’il a ensuite influencé-e-s : le jugement du « bon » et du « beau » par une classe sociale déterminée, au détriment des autres classes dominées, qui sont paradoxalement – mais est-ce vraiment un « paradoxe » ? – pourtant au cœur d’une soi-disant mécanique d’intérêt « général ».

Quand j’ai tenté de faire entendre l’universalisme culturel des droits humains contre le particularisme classiste des valeurs de classe dominante, j’ai affronté, ainsi, dans ces réunions comme celle de La Rochelle, plusieurs difficultés. En premier lieu, mes confrères et consœurs ne sont pas conscient-e-s pour la plupart de cette réalité objective du jugement artistique comme risque de manipulation classiste. Pour elles-eux, les arguments qu’ils-elles défendent sont avant tout des arguments raisonnés sur la qualité de tel ou tel projet. La bonne foi et la bienveillance semblant de mises, il n’y a pas matière à inventer un pseudo-rapport de domination. Il existe aussi des expert-e-s qui affirment sans gêne la primauté du jugement bourgeois sur la qualité et l’utilité. Pour ces personnes, la vérité de l’art est avant tout esthétique et cette valeur esthétique, quoique décernée de façon dominante, doit s’imposer par son extrême importance évidente. Enfin, il y a celles et ceux qui se posent de vraies questions, dont j’essaye en permanence de faire partie. Nous ne sommes pas nombreux, nous sommes souvent une voix moins forte dans les échanges, et, au final, notre avis n’est jamais gagnant.
Le « beau » gagne sur le « vrai ». L’artificialité du jugement de ce qui vaut prime sur la complexité de ce qui doit être au service de.
Fâché contre moi-même donc.
Il existe pourtant des artistes qui ont réussi à allier ces deux versants de la création artistique : avoir une valeur sociale et respecter les codes bourgeois du beau. Des metteurs en scène comme Mohamed El Khatib, Ariane Mnouchkine, David Bobée ou Rebecca Chaillon, entre autres, sont parvenu-e-s à imposer leurs idées, leurs luttes, leurs visions, dans les sphères de la légitimation bourgeoise. Moins connues qu’elles-eux, de nombreuses créations artistiques naissent chaque jour, que ce soit sur le papier ou sur scène, accompagnées par des théâtres privés ou publics, qui défendent avant tout la notion de relation. La relation avant la consommation. La relation avant la domination. La relation entre nous plutôt que la compétition entre cultures bourgeoises et cultures populaires. Cela ne manque jamais de réveiller les franges les plus réactionnaires des élites artistiques qui croient y déceler une esbroufe, une arnaque, voire même un risque de médiocrisation de l’art[1].
Pourtant, depuis 2015, 67 ans après la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, au sortir de la pire guerre de l’histoire humaine, la loi française, au sein de la très controversée loi NOTRe (celle qui a modifié notamment les régions) a enfin accepté de relier la question de « la culture » à l’enjeux des droits humains fondamentaux, ces droits qui nous donnent une dignité d’humains égaux. S’en sont suivies deux autres lois successives[2], plus spécifiques au secteur culturel et artistique, qui ont-elles aussi affirmé une idée toute simple : la « culture » n’est pas l’apanage d’une partie de la population : elle est en chacun de nous.
Ces « droits culturels » devraient, de fait, inciter à une révision progressive de ces débats sur la valeur de la création artistique, qui devrait, non plus être jugée à partir de ce qui doit être défini comme beau, mais comme utile au monde des vivants. Utile au faire société ensemble, voire à une fin totale d’une domination culturelle mortifère.
Ces « droits culturels » devraient, de fait, inciter à une révision progressive de ces débats sur la valeur de la création artistique, qui devrait, non plus être jugée à partir de ce qui doit être défini comme beau, mais comme utile au monde des vivants. Utile au faire société ensemble, voire à une fin totale d’une domination culturelle mortifère.
Les théâtres ne devraient alors plus être vus comme des mondes à part par les classes populaires, comme des sanctuaires d’une autre classe. Pire, comme des espaces d’indignité pour elles. Ils devraient au contraire être considérés comme lieu d’exercice de ses droits, un espace de citoyenneté. La création artistique, qui, avec les nouvelles générations d’artistes, se veut de plus en plus participative, humaine, préoccupée par les urgences du monde, ne devrait plus être considérée uniquement sous l’angle d’un rapport de domination sociale. Tout au contraire, elle devrait se positionner au premier rang des instruments de justice sociale, de refonte des dignités. Elle satisferait là sa vocation première, depuis plus de 45000 ans et les premières traces connues d’expressions artistiques : une manière de créer des récits collectifs à partir de nos singularités personnelles. Une manière de profiter de temps de relations au milieu d’un monde violent. Un moyen de mieux communiquer entre nos différences et de prendre part à la vie d’une communauté ou d’un territoire. Un moyen de se sentir plus digne. Un moyen, enfin, d’être foncièrement humains, ensemble.
Mais le chemin, dans le modèle français, est encore très long et les lieux où cette vision est affirmée et défendue sont largement minoritaires. Des groupes de militants s’agitent dans le secteur artistique mais ils sont peu visibles et peu écoutés, même si la loi s’est mise de leur côté en 2015. Nous avons pondu un rapport régional[3], nous avons influencé des lois nationales et des textes internationaux[4], il existe même un rapporteur spécial des Nations Unies dédié à ces enjeux depuis les années 70. Nous avons alerté dans une tribune de janvier 2023, contre les dérives alarmantes des collectivités et des médias départementaux[5].Nous avons aussi, avec les camarades de La Ferme de Villefavard, lancé deux appels, deux alertes contre l’extrême droite, avant le deuxième tour des législatives et après, très largement partagé par un secteur professionnel habituellement désuni. Des lieux comme la Ferme et le Théâtre du Cloître réinventent les projets artistiques et culturels, pour casser les préjugés et encourager des actions fédératrices. Des créations artistiques de plus en plus audacieuses sont accompagnées pour faire relation, et non plus imposer des rapports de force culturels aveugles.
Alors que 2027 se rapproche, avec des inquiétudes de plus en plus immenses quant à un événement majeur de l’histoire politique française et un basculement dans l’obscur, il est enfin temps de garantir une création artistique au service des classes populaires, comme cela a pu l’être dans un passé relativement récent. Il est plus qu’urgent que cette création artistique permette aux personnes de se sentir reconnues dans leur dignité d’êtres humains. Il est indispensable de lutter pour changer les choses. De l’intérieur comme de l’extérieur.
Bon alors, c’est clair. Ne jamais lâcher… Et donc revenir batailler dans les comités d’expert-e-s ?
[1] L’ouvrage de l’universitaire Isabelle Barberis est un modèle du genre : L’art du politiquement correct, PUF, 2019.
[2] Loi LCAP (Liberté de Création, Architecture et Patrimoine, 2016) et loi CNM (Centre National de la Musique, 2018).
[3] Droits culturels : préconisations pour la Région Nouvelle-Aquitaine, Jean-Michel Lucas et Aline Rossard (coordinateurs), remis en mars 2019.
[4] Cf. entre de nombreux exemples la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles (2005), la Déclaration de Fribourg (2007) ou encore l’Observation 21 de l’ONU (2009).
[5] Cf. https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/haute-vienne/limoges/une-situation-de-fragilite-sans-precedent-alertent-les-professionnels-de-la-culture-en-haute-vienne-2702466.html

Crédits Photos
1 – Mohamed El Khatib, Stadium © J. Lamoulère
2 – Manifestation © Rural Rouge
3 – Formes des luttes – CultureCommuns – CollectifIntuitif
