Par Manon Pengam, maîtresse de conférences en sciences du langage à Cergy-Paris Université*
Fin 2018, le mouvement des Gilets jaunes prend forme, d’abord contre une taxe sur l’essence, puis pour faire entendre un faisceau large de revendications centrées autour d’une amélioration du pouvoir de vivre et d’une quête de plus de démocratie. Ces demandes ont pu être consignées dans des cahiers de doléances ouverts sur les ronds-points, dans ce qui ressemble à une version contemporaine des cahiers de l’Ancien Régime dont les plus notoires sont ceux qui ont précédé la Révolution de 1789. L’idée est reprise par des associations d’élus (Maires d’Ile-de-France et Maires ruraux de France) qui ouvrent en décembre 2018 des cahiers dans leurs mairies. Parallèlement, le président de la République Emmanuel Macron annonce l’ouverture d’un « grand débat national », articulé autour de quatre grands thèmes : la transition écologique, la fiscalité et les dépenses publiques ; la démocratie et la citoyenneté ; l’organisation de l’État et des services publics. Des « cahiers citoyens et d’expression libre » y sont adjoints sur la recommandation de la Commission nationale du débat public et officiellement intégrés à partir du 15 janvier 2019, jusqu’à la clôture du dispositif le 22 février 2019. Au total, près de 20 000 cahiers citoyens ont été ouverts, et environ 225 000 contributions individuelles produites.

Entamé en 2022, mon travail de recherche s’est porté sur les cahiers de doléances du département de la Creuse, où se pose avec acuité la problématique des inégalités sociales et territoriales. Dans ce département qui est le deuxième moins peuplé et moins dense de France, on recense 115 995 habitants, soit 2% seulement des habitants de la Nouvelle-Aquitaine, répartis sur une superficie de 5 565 kms2, soit une moyenne de 21 habitants par km2. La Creuse est aussi le département le plus âgé du pays, avec 40% d’habitants de plus de 60 ans. Quel que soit l’âge, la pauvreté y est plus présente qu’ailleurs : les pensions de retraite et les revenus y sont en effet généralement plus faibles, et on compte un fort taux de chômage qui se caractérise par sa longue durée. Sur le plan économique, le secteur agricole tient une place importante, en particulier l’élevage bovin. Le secteur industriel est lui peu étoffé, à l’inverse du secteur de la santé et de l’action sociale qui est sur-représenté (services d’aide à la personne notamment).
Les doléances creusoises ont ceci d’intéressant qu’elles constituent une porte d’entrée vers les discours de l’hyper-ruralité, jusque-là peu étudiés pour eux-mêmes. L’hyper-ruralité désigne la fraction la plus rurale, la plus enclavée, la plus distante des services et la moins pourvue en centralités, de ces campagnes qui ont connu une longue période d’exode rural, où le vieillissement de la population y est important, et le niveau de revenus parmi les plus faibles de France. Environ 300 contributions individuelles ont été rédigées dans les cahiers creusois. Collectées aux Archives départementales à Guéret, les données ont été transcrites dans le cadre d’une recherche participative originale associant 17 citoyennes et citoyens.
Les doléances creusoises ont ceci d’intéressant qu’elles constituent une porte d’entrée vers les discours de l’hyper-ruralité, jusque-là peu étudiés pour eux-mêmes.
Mon étude, ancrée en sciences du langage, s’inscrit plus précisément dans le cadre de l’analyse du discours dite à la française. Courant de recherche né à la fin des années 1960, l’analyse du discours envisage l’étude des textes en corrélation avec celle des phénomènes d’ordre social. Nous considérons que la matérialité langagière n’est pas déliée de ses énonciateurs (de leurs valeurs, croyances, connaissances…), ni du contexte socio-historique dans lequel ils s’inscrivent. Les analyses, outillées informatiquement par des techniques de statistiques textuelles, tiennent compte d’unités de natures et de niveaux différents (lexical, grammatical, syntaxique, énonciatif, textuel).
J’en livre ici quelques résultats. En première approche, les lexiques saillants révèlent les thématiques majoritaires du corpus : retraite, rural, vie, service, pouvoir, vivre… Mais les modalités linguistiques d’expression (comment parle-t-on de ces thématiques ?) sont tout autant riches d’enseignement du sens que les citoyen.ne.s ont conféré à leur geste d’écriture.
En premier lieu, les auto-désignations révèlent et précisent un sentiment commun d’appartenance au territoire : « citoyen lambda en Creuse », « néorural dans la Creuse depuis 1985 », « Je suis une Creusoise et fière de l’être ». Il est intéressant de constater que ce sentiment se borne à la limite administrative d’un département dont les réalités, géographique et d’aménagement du territoire, sont pourtant hétérogènes. La question de l’éloignement des services, centrale dans les doléances creusoises, ne se pose ainsi pas de la même manière pour un habitant de La Souterraine (nord-ouest du département), proche des réseaux routiers (A20 et N145) et de la ligne Intercités Toulouse-Paris, que pour un habitant de Felletin (sud du département, plateau de Millevaches), distant d’1h30 de route de Limoges et Clermont-Ferrand. Pour les Creusois, la notion de département concentre pourtant un ensemble d’inquiétudes propres à la grande ruralité avec un même régime de revendications autour d’une plus grande accessibilité des services (publics et de médecine libérale) : « 1 seule maternité pour tout le département (Guéret) », « SNCF : Davantage de Bus et trains pour désenclaver notre département », « nous, creusois, sommes obligés d’aller à Limoges (120 Kms AR) pour des soins et suivis médicaux spécialisés ne pouvant être réalisés dans notre département ».
Autres marqueurs langagiers identitaires : les déictiques (mots directement liés à la situation d’énonciation, qui ne peuvent être saisis hors contexte) de personne et de localisation spatiale, dont le pattern récurrent dans les doléances est [nous, ici, en milieu rural] : « Maintenir les services publics en zone rurale, poste, etablissements scolaires, Tresor Public, service de santé de proximité, hôpitaux, maternité (le plus proche est à 60 km !) ». La préposition « en » agit comme un localisateur qui affecte plusieurs entités : le transport, la santé, l’éducation : « Transport inexistant en milieu rural », « A propos des médecins : obligation (tout court) de travailler 3 ou 5 ans en campagne »… Plus qu’ailleurs, la médecine générale est au cœur des préoccupations et représente un enjeu vital pour lequel les citoyens formulent des propositions dont l’obligation d’installation : « Donner le droit aux citoyens d’être soigné sur leur commune, obligation de médecins dans nos campagnes ». C’est aussi un régime de disparités entre territoires urbains et ruraux qui est mis en exergue : « ce qui est vrai en ville ne l’est pas forcément en milieu rural ». Les Creusois n’estiment pas juste ce qui s’apparente pour eux à un traitement différencié : « Dans les zones peu peuplées les habitants payent les mêmes impôts et taxes que les urbains alors qu’ils ne bénéficient pas des mêmes services, administration, santé, éducation, travail, transports etc …. C’est INJUSTE ! ». Ce sentiment commun d’abandon, voire de détresse transparaît particulièrement avec l’emploi du déictique spatial « ici » : « Nos anciens qui ici sont très isolés », « ici on a plus rien », « ici ‘on crève’ !!! ».
Autre déictique chargé d’identité collective, le pronom « nous », deuxième le plus fréquent du corpus, est couramment employé en position d’objet indirect dans des énoncés ayant pour thématique la réduction progressive/la suppression de services ou d’acquis sociaux : « vous nous supprimez nos écoles et services publics », « M Macron qui veut nous enlever petit à petit tous nos acquis sociaux », « on nous impose trop de choses ». Ce « nous » passif, qui marque le caractère subi de décisions perçues comme brutales et parfois soudaines peut néanmoins se retourner au profit d’un « nous » agissant, à travers lequel le collectif exige des comptes : « qu’ils nous fassent un compte rendu de leurs activites, leurs depenses ». L’opposition binaire entre citoyens et représentants politiques s’étend plus largement à toutes les sphères du monde social à travers la dichotomie « petits/grands ». Ces deux adjectifs qui étonnent de prime abord par leur surreprésentation dans le corpus, dessinent de façon nette deux pôles distincts. D’un côté les « grands centres urbains », « les grandes régions », de l’autre les « petites communes ». D’un côté les « grands groupes », « les grandes multinationales », « les grandes sociétés », de l’autre les « les petites entreprises », « les petits patrons ». D’un côté les « grandes fortunes nationales », de l’autre « les petites pensions », « les petites retraites ». D’un côté « les grandes structures », de l’autre « les petits collèges », « les petits hôpitaux ». D’un côté « les grandes exploitations polluantes », de l’autre « les petits agriculteurs », etc.
En somme, et au stade de ces observations, la vie en milieu hyper-rural s’apparente à un régime de vérité singulier, marqué du sceau d’une expérience commune, réelle ou essentialisée, mais dont la connaissance échapperait dans tous les cas à la classe dirigeante : « Messieurs les ministres, sachez qu’à la campagne, nous avons besoin d’un véhicule pour circuler », « je te réinvite à venir faire un séjour dans notre campagne, pour voir la vie comme elle est rose à cause de toi ».
*Manon Pengam a publié deux articles sur les cahiers de doléances dans la revue scientifique Mots. Les langages du politique. En 2024 : « Les cahiers citoyens du grand débat national (2019) : d’un geste présidentiel dépolitisant à une (re)politisation citoyenne » et en 2025 : « S’exprimer in absentia. Formes et fonctions de l’adresse dans les doléances contemporaines des Bonnets rouges et du grand débat national ». Elle apparaît également, avec des citoyennes ayant contribué à la recherche, dans le documentaire Les doléances, diffusé sur France 3 et en salles de cinéma.

