Samuel Legris, doctorant en sociologie*
Le surgissement des Gilets jaunes à l’automne 2018 a rendu visible l’existence d’un « nous » populaire dans les campagnes du centre de la France. La constitution d’un bloc populaire s’est alors rapidement imposée comme un enjeu essentiel du soulèvement. L’enquête ethnographique que j’ai conduite par observation participante à partir de décembre 2018 sur un rond-point situé à la périphérie d’un bourg rural berrichon de 4 000 âmes a toutefois mis en lumière un obstacle majeur à l’union des dominés.
Ce carrefour giratoire a été occupé par des Gilets jaunes dès l’acte fondateur du samedi 17 novembre 2018 et, à intervalles réguliers, jusqu’à aujourd’hui. Mon analyse repose sur l’étude approfondie des interactions réelles et virtuelles entre les acteurs du mouvement. Plus précisément, elle se fonde sur l’examen des représentations du monde social de membres des fractions consolidées des classes populaires et des segments précarisés des classes moyennes qui ont revêtu le gilet réfléchissant sur ce rond-point du Berry.
Plusieurs résultats tirés de ma recherche méritent d’être mentionnés. Tout d’abord, une partie des Gilets jaunes mobilisés adhère à une vision tripartite du monde social de la forme « ceux d’en bas/nous/ceux d’en haut », nommée « conscience sociale triangulaire » par le sociologue Olivier Schwartz. La tripartition de la conscience sociale résulte du sentiment d’une double pression, venant à la fois du haut de l’espace social (des classes dominantes) et du bas (des plus précaires). Elle témoigne d’un clivage interne aux classes populaires qui sépare les fractions stabilisées des franges plus fragiles. La « conscience sociale triangulaire » de ces Gilets jaunes berrichons se matérialise par une double opposition « nous, le peuple des travailleurs/eux, les dominants » et « nous, le peuple des travailleurs/eux, les chômeurs, les allocataires des minima sociaux et les immigrés ». Elle repose sur une frontière sociale et morale entre un « nous » qui « bosse », « paie », « se prive », « préserve », « respecte », « joue le jeu » et un « eux » qui « glande », « dépense », « profite », « détruit », « méprise », « triche ».
Les Gilets jaunes rassemblés sur ce rond-point rural berrichon ne sont toutefois pas tous dotés d’une « conscience sociale triangulaire ». À l’image de Martine, une partie des acteurs du mouvement adresse des rappels à l’ordre à leurs camarades qui expriment une hostilité vis-à-vis de « ceux d’en bas » en les taxant d’« assistés », de « cas soc’ » ou de « branleurs ». Cette secrétaire dans un garage agricole âgée de 59 ans lance sur le rond-point un samedi après-midi de septembre 2019 où il est question d’immigration : « Moi, je suis plus pour qu’on fasse descendre ceux d’en haut ! ». Sur Facebook, elle réplique à un Gilet jaune berrichon : « Pourquoi s’attaquer à ceux qui n’ont rien alors que ceux qui ont déjà beaucoup vont avoir plus, vous vous trompez de cible ». Ces rappels à l’ordre sont révélateurs d’une conscience sociale dichotomique du type « eux, ceux d’en haut/nous, ceux d’en bas ». Ils sont principalement émis par des sans-emploi, qui réprouvent le clivage interne aux classes populaires qui les place du côté du « eux », ainsi que par des sympathisants et des militants de gauche.
En somme, la condamnation morale de « ceux d’en bas » entraîne de fortes dissensions parmi les acteurs du mouvement des Gilets jaunes mobilisés sur ce rond-point. Elle génère des affrontements internes au groupe de protestataires berrichons entre ceux qui adhèrent à une représentation tripartite du monde social et ceux qui se retrouvent dans une vision binaire de la société. La persistance de l’expression d’une « conscience sociale triangulaire », qui était majoritaire sur ce carrefour giratoire du Berry, conduit finalement au désengagement progressif des Gilets jaunes qui se représentent le monde social sur un mode binaire.
» Quiconque souhaite l’hégémonie de la gauche dans les campagnes populaires doit œuvrer pour juguler la « conscience sociale triangulaire » »
La banalisation de la « conscience sociale triangulaire » dans les strates situées à la frontière des classes populaires et des classes moyennes, où se sont essentiellement recrutés les Gilets jaunes, est constatée depuis une quinzaine d’années par les chercheurs en sciences sociales. Elle constitue aujourd’hui un obstacle majeur à l’unification d’un bloc populaire. Dès lors, quiconque souhaite l’hégémonie de la gauche dans les campagnes populaires doit œuvrer pour juguler la « conscience sociale triangulaire ». Il importe d’agir pour que ces groupes sociaux regardent prioritairement vers le haut de l’espace social.
Dans son récent ouvrage Je vous écris du front de la Somme, François Ruffin dégage une série de pistes de travail en ce sens. À l’instar de Martine et d’autres Gilets jaunes de la rive gauche du rond-point berrichon, le député France insoumise propose de réactiver le conflit entre les « petits » et les « gros ». Il plaide en outre pour l’universalisation des droits sociaux afin d’atténuer les divisions internes aux classes populaires. Pour répondre à la quête de respectabilité et de reconnaissance qui sous-tend la condamnation morale et le souci de distinction vis-à-vis des allocataires des minima sociaux, il appelle enfin la gauche à axer son discours sur la fierté au travail.
La gauche l’a emporté dans le nord du Limousin (Creuse et Haute-Vienne) lors des dernières élections législatives. Comprendre et agir collectivement contre la « conscience sociale triangulaire » s’impose désormais afin de conquérir le Berry et le Poitou.
* Samuel Legris est l’auteur des récents articles « “Nous on crève de faim pendant ce temps-là”. La persistance du « déjà, nous » chez des Gilets jaunes ruraux », Savoir/Agir, n°57, pp. 81-88, 2021 et « La conscience sociale des Gilets jaunes : étude sociologique de représentations en lutte », Mots. Les langages du politique, n°129, pp. 125-145, 2022.

