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Pourquoi un journal local ?

Que reste-il du droit à l’information pensé comme un bien public et collectif ?
Quelques îlots de résistance noyés dans un océan de médiocrité et désertion, à l’ère du tout numérique et de la télévision poubelle. La liberté de la presse s’est depuis longtemps muée en chimère. Les privatisations censées « libérer les médias » les ont conduits droit dans les bras des grandes fortunes du CAC 40.
En trois mots, Informer, Rassembler, Résister
L’information est désormais contrôlée d’une main de fer par les tenants de l’ordre capitaliste et financier mondial, au point qu’il devient difficile d’avoir accès à une information indépendante et de qualité.
Nous sommes entrés à marche forcée dans le règne des chaines d’information en continu. Ces empires médiatiques font désormais la pluie et le beau temps, à grand renfort de plateaux télés et d’animateurs vedettes. Des journalistes, qui parlent même quand ils n’ont rien à dire, s’arrogent le droit de faire et défaire des candidatures et tentent de peser sur l’agenda politique ; des débats polémiques font la part belle aux idées d’extrême-droite et à celui qui hurlera le plus fort. Ceci finit par épuiser la réflexion, dans un pays déjà fatigué ! Au point que beaucoup sont prêts à aller vers celui ou celle qui permettra seulement d’arrêter tout cela.

Aujourd’hui, il nous faut faire un choix : accepter l’existant, et se solidariser avec les maîtres de la marchandise, ou se battre pour des médias indépendants de qualité.
Aujourd’hui, il nous faut faire un choix : accepter l’existant, et se solidariser avec les maîtres de la marchandise, ou se battre pour des médias indépendants de qualité.
Si quelques îlots de résistance subsistent et se mobilisent pour une information libérée des impératifs de rentabilité, la course au divertissement marchant et à l’audimat a largement discrédité les médias traditionnels. Il nous faut faire un choix : « accepter l’existant, et se solidariser avec les maîtres de la marchandise ; ou se battre pour des médias indépendants de qualité ».
Collectif Rural Rouge
Journal local d’intérêt général, Rural Rouge est un média d’information indépendant créé en 2022 aux confins de l’Indre, de la Creuse, de la Vienne et de la Haute-Vienne. Entièrement gratuit, notre journal militant est dénué de tout intérêt économique. Il aspire simplement à donner la parole aux acteurs engagés de nos territoires et à proposer des sujets qui touchent la vie quotidienne des habitants de nos communes rurales de l’Indre et au-delà. En trois mots, Informer, Rassembler, Résister. Animé par un collectif de bénévoles, il se décline en format numérique et en version papier, distribué par voie militante dans le sud de l’Indre et sur demande.
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Les cahiers de doléances de la Creuse : lire et comprendre l’expression citoyenne en milieu rural

Par Manon Pengam, maîtresse de conférences en sciences du langage à Cergy-Paris Université*
Fin 2018, le mouvement des Gilets jaunes prend forme, d’abord contre une taxe sur l’essence, puis pour faire entendre un faisceau large de revendications centrées autour d’une amélioration du pouvoir de vivre et d’une quête de plus de démocratie. Ces demandes ont pu être consignées dans des cahiers de doléances ouverts sur les ronds-points, dans ce qui ressemble à une version contemporaine des cahiers de l’Ancien Régime dont les plus notoires sont ceux qui ont précédé la Révolution de 1789. L’idée est reprise par des associations d’élus (Maires d’Ile-de-France et Maires ruraux de France) qui ouvrent en décembre 2018 des cahiers dans leurs mairies. Parallèlement, le président de la République Emmanuel Macron annonce l’ouverture d’un « grand débat national », articulé autour de quatre grands thèmes : la transition écologique, la fiscalité et les dépenses publiques ; la démocratie et la citoyenneté ; l’organisation de l’État et des services publics. Des « cahiers citoyens et d’expression libre » y sont adjoints sur la recommandation de la Commission nationale du débat public et officiellement intégrés à partir du 15 janvier 2019, jusqu’à la clôture du dispositif le 22 février 2019. Au total, près de 20 000 cahiers citoyens ont été ouverts, et environ 225 000 contributions individuelles produites.

Entamé en 2022, mon travail de recherche s’est porté sur les cahiers de doléances du département de la Creuse, où se pose avec acuité la problématique des inégalités sociales et territoriales. Dans ce département qui est le deuxième moins peuplé et moins dense de France, on recense 115 995 habitants, soit 2% seulement des habitants de la Nouvelle-Aquitaine, répartis sur une superficie de 5 565 kms2, soit une moyenne de 21 habitants par km2. La Creuse est aussi le département le plus âgé du pays, avec 40% d’habitants de plus de 60 ans. Quel que soit l’âge, la pauvreté y est plus présente qu’ailleurs : les pensions de retraite et les revenus y sont en effet généralement plus faibles, et on compte un fort taux de chômage qui se caractérise par sa longue durée. Sur le plan économique, le secteur agricole tient une place importante, en particulier l’élevage bovin. Le secteur industriel est lui peu étoffé, à l’inverse du secteur de la santé et de l’action sociale qui est sur-représenté (services d’aide à la personne notamment).
Les doléances creusoises ont ceci d’intéressant qu’elles constituent une porte d’entrée vers les discours de l’hyper-ruralité, jusque-là peu étudiés pour eux-mêmes. L’hyper-ruralité désigne la fraction la plus rurale, la plus enclavée, la plus distante des services et la moins pourvue en centralités, de ces campagnes qui ont connu une longue période d’exode rural, où le vieillissement de la population y est important, et le niveau de revenus parmi les plus faibles de France. Environ 300 contributions individuelles ont été rédigées dans les cahiers creusois. Collectées aux Archives départementales à Guéret, les données ont été transcrites dans le cadre d’une recherche participative originale associant 17 citoyennes et citoyens.
Les doléances creusoises ont ceci d’intéressant qu’elles constituent une porte d’entrée vers les discours de l’hyper-ruralité, jusque-là peu étudiés pour eux-mêmes.
Mon étude, ancrée en sciences du langage, s’inscrit plus précisément dans le cadre de l’analyse du discours dite à la française. Courant de recherche né à la fin des années 1960, l’analyse du discours envisage l’étude des textes en corrélation avec celle des phénomènes d’ordre social. Nous considérons que la matérialité langagière n’est pas déliée de ses énonciateurs (de leurs valeurs, croyances, connaissances…), ni du contexte socio-historique dans lequel ils s’inscrivent. Les analyses, outillées informatiquement par des techniques de statistiques textuelles, tiennent compte d’unités de natures et de niveaux différents (lexical, grammatical, syntaxique, énonciatif, textuel).
J’en livre ici quelques résultats. En première approche, les lexiques saillants révèlent les thématiques majoritaires du corpus : retraite, rural, vie, service, pouvoir, vivre… Mais les modalités linguistiques d’expression (comment parle-t-on de ces thématiques ?) sont tout autant riches d’enseignement du sens que les citoyen.ne.s ont conféré à leur geste d’écriture.
En premier lieu, les auto-désignations révèlent et précisent un sentiment commun d’appartenance au territoire : « citoyen lambda en Creuse », « néorural dans la Creuse depuis 1985 », « Je suis une Creusoise et fière de l’être ». Il est intéressant de constater que ce sentiment se borne à la limite administrative d’un département dont les réalités, géographique et d’aménagement du territoire, sont pourtant hétérogènes. La question de l’éloignement des services, centrale dans les doléances creusoises, ne se pose ainsi pas de la même manière pour un habitant de La Souterraine (nord-ouest du département), proche des réseaux routiers (A20 et N145) et de la ligne Intercités Toulouse-Paris, que pour un habitant de Felletin (sud du département, plateau de Millevaches), distant d’1h30 de route de Limoges et Clermont-Ferrand. Pour les Creusois, la notion de département concentre pourtant un ensemble d’inquiétudes propres à la grande ruralité avec un même régime de revendications autour d’une plus grande accessibilité des services (publics et de médecine libérale) : « 1 seule maternité pour tout le département (Guéret) », « SNCF : Davantage de Bus et trains pour désenclaver notre département », « nous, creusois, sommes obligés d’aller à Limoges (120 Kms AR) pour des soins et suivis médicaux spécialisés ne pouvant être réalisés dans notre département ».
Autres marqueurs langagiers identitaires : les déictiques (mots directement liés à la situation d’énonciation, qui ne peuvent être saisis hors contexte) de personne et de localisation spatiale, dont le pattern récurrent dans les doléances est [nous, ici, en milieu rural] : « Maintenir les services publics en zone rurale, poste, etablissements scolaires, Tresor Public, service de santé de proximité, hôpitaux, maternité (le plus proche est à 60 km !) ». La préposition « en » agit comme un localisateur qui affecte plusieurs entités : le transport, la santé, l’éducation : « Transport inexistant en milieu rural », « A propos des médecins : obligation (tout court) de travailler 3 ou 5 ans en campagne »… Plus qu’ailleurs, la médecine générale est au cœur des préoccupations et représente un enjeu vital pour lequel les citoyens formulent des propositions dont l’obligation d’installation : « Donner le droit aux citoyens d’être soigné sur leur commune, obligation de médecins dans nos campagnes ». C’est aussi un régime de disparités entre territoires urbains et ruraux qui est mis en exergue : « ce qui est vrai en ville ne l’est pas forcément en milieu rural ». Les Creusois n’estiment pas juste ce qui s’apparente pour eux à un traitement différencié : « Dans les zones peu peuplées les habitants payent les mêmes impôts et taxes que les urbains alors qu’ils ne bénéficient pas des mêmes services, administration, santé, éducation, travail, transports etc …. C’est INJUSTE ! ». Ce sentiment commun d’abandon, voire de détresse transparaît particulièrement avec l’emploi du déictique spatial « ici » : « Nos anciens qui ici sont très isolés », « ici on a plus rien », « ici ‘on crève’ !!! ».
Autre déictique chargé d’identité collective, le pronom « nous », deuxième le plus fréquent du corpus, est couramment employé en position d’objet indirect dans des énoncés ayant pour thématique la réduction progressive/la suppression de services ou d’acquis sociaux : « vous nous supprimez nos écoles et services publics », « M Macron qui veut nous enlever petit à petit tous nos acquis sociaux », « on nous impose trop de choses ». Ce « nous » passif, qui marque le caractère subi de décisions perçues comme brutales et parfois soudaines peut néanmoins se retourner au profit d’un « nous » agissant, à travers lequel le collectif exige des comptes : « qu’ils nous fassent un compte rendu de leurs activites, leurs depenses ». L’opposition binaire entre citoyens et représentants politiques s’étend plus largement à toutes les sphères du monde social à travers la dichotomie « petits/grands ». Ces deux adjectifs qui étonnent de prime abord par leur surreprésentation dans le corpus, dessinent de façon nette deux pôles distincts. D’un côté les « grands centres urbains », « les grandes régions », de l’autre les « petites communes ». D’un côté les « grands groupes », « les grandes multinationales », « les grandes sociétés », de l’autre les « les petites entreprises », « les petits patrons ». D’un côté les « grandes fortunes nationales », de l’autre « les petites pensions », « les petites retraites ». D’un côté « les grandes structures », de l’autre « les petits collèges », « les petits hôpitaux ». D’un côté « les grandes exploitations polluantes », de l’autre « les petits agriculteurs », etc.
En somme, et au stade de ces observations, la vie en milieu hyper-rural s’apparente à un régime de vérité singulier, marqué du sceau d’une expérience commune, réelle ou essentialisée, mais dont la connaissance échapperait dans tous les cas à la classe dirigeante : « Messieurs les ministres, sachez qu’à la campagne, nous avons besoin d’un véhicule pour circuler », « je te réinvite à venir faire un séjour dans notre campagne, pour voir la vie comme elle est rose à cause de toi ».
*Manon Pengam a publié deux articles sur les cahiers de doléances dans la revue scientifique Mots. Les langages du politique. En 2024 : « Les cahiers citoyens du grand débat national (2019) : d’un geste présidentiel dépolitisant à une (re)politisation citoyenne » et en 2025 : « S’exprimer in absentia. Formes et fonctions de l’adresse dans les doléances contemporaines des Bonnets rouges et du grand débat national ». Elle apparaît également, avec des citoyennes ayant contribué à la recherche, dans le documentaire Les doléances, diffusé sur France 3 et en salles de cinéma.

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La classe populaire rurale dans les effondrements écologiques à venir

Par Antoine Chevalier, arboriculteur
Dans les coins bocagers qui sont les nôtres, l’omniprésence des arbres et des prairies peut pousser l’esprit curieux à s’interroger sur la réalité des changements climatiques et des autres turpitudes environnementales annoncées par les haruspices scientifiques. Pour qui souhaite s’informer sur ces enjeux et de leurs impacts sur des contrées rurales comme le Sud-Vienne, l’Indre et la Haute Vienne, les plateaux télés, leurs débats d’opinions sans contradiction, et leurs présentations des faits sans aucune contextualisation ne semblent pas être propices à l’élaboration d’une quelconque analyse autre que celle de malchances météorologiques momentanées, et résolument habituelles. Pourtant sécheresses et inondations hors-normes s’enchaînent ces dernières années. Devant cette absence de traitement qualitatif, les questions environnementales ont naturellement trouvé leur place dans les médias alternatifs d’Internet. Après quelques recherches sur ces questions, l’engrenage de bulles informationnelles des réseaux sociaux s’activent enfin : le nom de Jean-Marc Jancovici arrive très vite. Cet ingénieur spécialiste du climat et de l’énergie, adresse son discours aux décideurs politiques et économiques. Une autre personnalité plus confidentielle, Arthur Keller, ingénieur et conférencier sur les enjeux environnementaux, dresse un état des lieux de la Terre en prise avec notre organisation sociale. Cet article explore une partie de la pensée de ces deux personnages avec un tropisme local et rural pour dessiner les contours tendanciels de notre avenir. Nous pourrions y jouer un rôle déterminant.
La recherche considère qu’il existe 9 composantes environnementales et écologiques qui garantissent l’habitabilité de la planète Terre : le climat, la biodiversité, l’usage et la fertilité des sols, le cycle de l’eau douce, l’acidité des océans, la couche d’ozone, etc… Sur ces 9 composantes, 6 sont aujourd’hui considérées comme dans un état très inquiétant, pour ne pas dire critique. L‘irréversibilité à court terme des dommages causés à ces 6 compartiments fait consensus auprès des scientifiques. Arthur Keller le formule de façon plus lapidaire et politique : le bouleversement climatique n’est qu’un des nombreux symptômes d’une maladie civilisationnelle ; le capitalisme est une formidable machine à s’accaparer les ressources naturelles, animales et humaines, à les transformer en biens et en services ainsi qu’en une quantité astronomique de déchets. Les gaz à effet de serre qui perturbent le climat, et qui accaparent l’essentiel de l’attention médiatique, ne constituent qu’une infime partie des externalités négatives de notre système productif. Quand bien même nous serions capables de transitionner depuis des énergies carbonées vers les énergies alternatives, nous ne résoudrons pas la vraie cause de nos problèmes : la destruction généralisée de notre écosystème est au fondement même de notre système économique. Et les grands gagnants de ce système n’ont aucun intérêt à changer cela.
En ce qui concerne le climat (et lui seul), bien que souvent présenté dans les médias comme une augmentation de la température qui conduirait une ville du Nord à avoir le climat actuel d’une ville du Sud, le bouleversement climatique et sa trajectoire actuelle à +6° nous réserve des surprises moins désirables. Une hausse des températures aussi brutale à l’échelle des temps géologiques conduit à une déstabilisation des rythmes climatiques. La terre – comme une gigantesque casserole en ébullition – doit évacuer le trop plein d’énergie. Si la température moyenne augmente belle et bien, c’est surtout la probabilité d’occurrence des événements météorologiques extrêmes, qui sommé les uns aux autres auront une moyenne tout à fait agréable, qui s’en trouve considérablement augmentée. Comme souvent avec les moyennes en statistiques, quand on ne regarde que cela, on ne comprend rien. Qui aura fait l’expérience d’un jeu avec des dés à 6 faces comprendra qu’avoir une moyenne de tirage à 3,5 occulte tout à fait la réalité -heureuse ou malheureuse- d’une partie de dé. C’est donc l’augmentation de la variabilité des températures autour de la moyenne qui risque fort de nous poser problème. Cela nous promet en France une sécheresse de plus en plus accentuée, la désertification, des pluies torrentielles et des inondations, des changements d’amplitude thermique journalière jamais vus, et des incendies gigantesques. Dis comme ça, on oublierait presque que cette liste n’est qu’une liste de causes. Elle appelle en réalité une liste de conséquences tragiquement anthropocentrée : la disparition des végétaux et de leurs écosystèmes va mettre à mal nos propres facultés de production alimentaire et d’approvisionnement en eau potable, des destructions matérielles, des pertes et des migrations de vies animales et humaines. Tout cela en augmentation rapide d’aujourd’hui à la fin du siècle. Nos territoires, déjà présentement touchés par des sécheresses à répétition, auront des sols secs imperméables, et des nappes dégradées qui conduiront l’année d’après à des inondations torrentielles, les sols secs étant devenus incapables d’encaisser la pluie.
La dégradation des 9 compartiments planétaires se déroule, cette fois-ci d’après Jean-Marc Jancovici, alors que la production d’énergie carbonée (pétrole et gaz) est en déclin, en particulier le pétrole conventionnel. Problème : la capacité des acteurs publics à protéger leurs administrés des aléas est conditionnée par l’accès à une énergie bon marché. La mise en place effrénée de sources d’énergie alternatives dans le cadre de la transition écologique cache mal le fait que l’énergie est une denrée qui vient à manquer pour satisfaire le besoin de croissance du système économique. Le pétrole conventionnel est tant et si bien en tension qu’en 2030 une voiture individuelle fonctionnant au pétrole risque d’être un objet décoratif. Ce ne sera pas tant à cause d’un élan vital soudain pour la sauvegarde du climat qu’à cause d’un problème d’approvisionnement. La course à l’électrification du secteur industriel et de l’automobile s’appuie sur un besoin grandissant en métaux (pour les générateurs et les batteries), lequel repose sur une exploitation minière exponentielle, laquelle est, en dernière instance, opérée grâce au pétrole. Accaparé par le secteur industriel pour pousser l’essor du tout électrique, le pétrole va donc connaître des conflits d’usage. Les États seront en compétition pour obtenir la denrée en tension. Pas sûr que l’Union Européenne qui encourage la compétition de ses États membres les uns contre les autres, ne sorte grande gagnante de cette compétition internationale. De fait, l’Union Européenne lance de belles politiques volontaristes aux relents keynésianistes sur les batteries et véhicules électriques, et le gouvernement français s’évertue à relancer le nucléaire. Ces initiatives ont de quoi surprendre tant le désengagement de l’État dans les filières industrielles est une marque de fabrique des 40 dernières années. Peut-être est-ce révélateur d’une inquiétude émergente sur l’énergie jusque dans les palais surchauffés de la république et de Bruxelles ? Quant à savoir si l’électricité est en capacité de remplacer le pétrole dans les secteurs miniers et logistiques avec la même souplesse et à la même échelle, la question reste entière.
Nul besoin d’être devin pour comprendre que les coups assénés par les variations climatiques sur une biodiversité fragilisée, déjà en prise avec des pollutions de toutes sortes, vont conduire à l’augmentation des perturbations dans l’approvisionnement des besoins primaires humains. Les pouvoirs publics, déjà très occupés à limiter leurs capacités d’actions sur le réel en délégant tout ce qui peut l’être au secteur privé, vont buter sur la disparition de l’énergie bon marché. Ces derniers vont devoir limiter le nombre et la portée de leurs actions. Conséquence : en cas de crise, l’État risque d’abandonner des bassins de population peu densément peuplés pendant des périodes plus ou moins longues. Les mondes périurbains et ruraux risquent d’être en première ligne : ils sont déjà abandonnés au niveau des secteurs de la santé et des transports publics alors que tout va très bien pour l’économie.
Prenons pour illustration un événement météorologique local : en novembre 2023, 15 petites communes de la Vienne ont perdu l’accès à l’eau potable. Trois jours de précipitations automnales conséquentes ont mis une rivière en crue. Cette dernière a contaminé le captage de nappes phréatiques de ces communes. Bien obligés, les pouvoirs publics ont distribué deux bouteilles d’eau par personne et par jour durant deux semaines aux habitants de ces communes. Analyser cet événement par le prisme du bouleversement climatique change un peu la donne : la probabilité de retour d’un tel scénario est en augmentation partout sur le territoire et devrait inciter à l’adaptation, ou au moins à la sensibilisation et au débat. Cette absence d’inclusion de la population dans la gestion du risque entérine une triste réalité : tout se passe comme si les pouvoirs publics n’avaient pas conscience de leur faillite probable en cas de vrai problème. Même s’il y avait de réelles volontés d’agir sur la question, ils n’en auraient sans doute pas les moyens. Leur stratégie semble être l’accompagnement passif des problèmes environnementaux du quotidien : le dépassement régulier des seuils de contamination de l’eau potable par divers pesticides est souvent suivi de dérogations préfectorales permettant tout de même sa distribution aux populations, quand ce n’est pas franchement une hausse des seuils de tolérance légaux. En pratique, le maintien de la qualité des eaux pourrait se faire en forçant des changements des méthodes et des volumes de productions des secteurs industriels, des transports et de l’agriculture. Hélas, la compétitivité et l’autonomie des secteurs privés sont sacrées. L’ingérence du politique dans ces structures est inconcevable. Après avoir pratiqué une telle logique depuis des décennies, nos écosystèmes et nos salaires s’effondrent, et avec eux la qualité de nos ressources primaires.

Face aux crises écologiques émergentes et devant l’auto-sabotage des pouvoirs publics pour y faire face, il nous reste trois attitudes possibles : la préparation individuelle, la confrontation avec les pouvoirs publics, ou la prise en main collective du problème.
Face aux crises écologiques émergentes et devant l’auto-sabotage des pouvoirs publics pour y faire face, il nous reste trois attitudes possibles : la préparation individuelle, la confrontation avec les pouvoirs publics, ou la prise en main collective du problème. Selon Keller, en cas d’évènements où l’État serait en incapacité permanente ou temporaire de subvenir aux besoins de ses administrés, la première attitude conduirait les moins préparés d’entre nous à adopter des comportements de panique. Les plus préparés auraient à leur égard des attitudes égoïstes peu conviviales, voire violentes. À la fin, tout le monde serait perdant. La pop-culture illustre parfaitement ces situations sociales dans les genres très en vogue de l’effondrement et du post-apo’. La seconde attitude possible est celle de l’engagement écologique radical. Nous avons vu l’émergence de cette approche dans nos contrées avec le très emblématique épisode de Sainte-Soline. L’objectif est d’arrêter les destructions éco-systémiques immédiatement, ou au moins de les freiner. La troisième tactique pensée par Keller se veut un complément de la seconde : une bouée de sauvetage. Nous pourrions imaginer des collectifs organisés pour assurer l’approvisionnement en ressources primaires de façon collective et démocratique. En cas de crise, ces collectifs permettraient de se tourner vers des personnalités identifiées et préparées, sachant quoi faire, permettant de structurer la population et de l’inciter à prendre en main son destin. Cette attitude repose sur l’organisation de collectifs populaires, qui préparent par grands thèmes des plans locaux pour s’adapter en cas de situation où les pouvoirs publics feraient défaut. Ils montent en compétences, accumulent des moyens de productions essentiels, développent des gestes pratiques, et transmettent des savoirs sur ces questions. Le tout pourrait s’appuyer sur les mouvements low-tech qui développent des outils essentiels, simples, durables et accessibles. L’idée centrale est de faire fructifier une culture de l’entraide, de la résilience, de l’autonomie, utilisant toutes les ressources et les bonnes volontés prêtes à aider localement, étatiques ou non, dès aujourd’hui.

L’idée n’est pas hors-sol : les espaces populaires ruraux entretiennent une puissante culture de la débrouille collective pour assurer leur subsistance en dehors de la sphère marchande : bricoler, réparer, troquer des objets et des véhicules, couper du bois, auto-construire tout ou une partie de son habitat, cultiver son jardin, et bien d’autres. Les volontés et les compétences ne manquent pas. Les faibles niveaux de revenus et de consommation matérielle qui favorisent l’émergence et la pérennité de cette culture font d’une partie des habitants de la campagne, l’une des classes les moins émettrices en CO2 de l’Hexagone, au même titre que les classes populaires des zones péri-urbaines et des banlieues. Si la culture de la débrouille est souvent familiale (clanique), la mise à l’échelle de ces pratiques à une échelle communale ou pluri-communale semble être le chemin le plus court pour conduire à l’émergence de pratiques populaires de gestion du risque. L’écueil majeur réside dans l’état actuel du tissu social et économique de nos espaces ruraux. Ces pratiques d’entraide demeurent éloignées des sphères politique de la gauche rurale de nos jours davantage ancrées dans les sphères tertiaires de la production. Comme le souligne le sociologue Benoît Coquard (spécialiste des espaces ruraux en déclin), les figures locales de réussite professionnelles – petits ou gros entrepreneurs du bâtiments, artisans et directeurs des commerces – jouent le rôle clé de leaders dans la structure des solidarités locales. Leur amitié vous ouvre les portes des réseaux de solidarités informels, qui vous permette l’accès à des emplois sur un marché local très concurrentiel (y compris des heures de travail non déclarées le week-end) et un accès à des ressources humaines et matérielles essentielles pour l’amélioration et la gestion quotidienne de son habitat (camionnettes, outillages, expertises). Ces solidarités permettent ainsi d’améliorer les conditions de vie des plus précaires, malgré leurs revenus modestes et des trajectoires professionnelles chahutées. En contrepartie, il faut consacrer du temps au groupe, se faire bien voir, faire preuve de loyauté envers ses leaders en manifestant une adhésion aux normes morales qu’ils valorisent. Il faut tout faire pour ne pas être mis dans le même panier que le “cassos du coin”, position souvent toute désignée pour les personnes racialisées. Le glissement idéologique de ces entrepreneurs locaux de la droite vers l’extrême droite constitue une des raisons principales du passage progressif de la jeunesse rurale – et des personnes plus âgées – vers ces mêmes orientations politiques. Cela conduit à la cartographie du vote RN que l’on connaît.
L’idée n’est pas hors-sol : les espaces populaires ruraux entretiennent une puissante culture de la débrouille collective pour assurer leur subsistance en dehors de la sphère marchande : bricoler, réparer, troquer des objets et des véhicules, couper du bois, auto-construire tout ou une partie de son habitat, cultiver son jardin, et bien d’autres.
Dans nos territoires, il ne semble manquer que de groupes de pionnières et de pionniers déterminés par la volonté de politiser à gauche les questions énergétiques, environnementales et climatiques, par le prisme de la solidarité concrète. Ici, politiser n’implique pas d’adhérer aux idéaux de l’écologie politicienne, mais à organiser concrètement la sécurité populaire en s’inspirant par exemple des syndicats de travailleurs les plus combatifs et en y accolant une dimension productive en dehors de la sphère marchande. Il s’agit de repolitiser le faire par sa gauche, de proposer une alternative collective et joyeuse aux élans survivalistes individualistes, souvent détournés à son profit par l’extrême-droite. Certes, la tâche est immense : il faudra inventer de nouvelles modalités d’organisation, des bases de gestion logistiques et de gestion des biens communs ainsi que repenser le rapport au travail militant (souvent toxique). Ces efforts devront également favoriser un esprit de solidarité dépassant le cercle intime, exigeant de trouver du temps pour s’y consacrer. S’ils parviennent à remplir leur mission tout en affirmant des principes radicalement démocratiques et inclusifs, ces collectifs portent en eux les germes des institutions d’une société solar-punk, tournée vers la satisfaction des besoins de toutes et tous, dans le respect de l’altérité. Un avenir bien plus désirable et radieux que notre présent pourrait se cacher derrière les temps chahutés qui nous attendent. Il ne nous reste qu’à nous organiser.
Crédit photo
1 – terra fondriest – Ozark Life project
2 – Photo libre de droit – Unsplash
3 – terra fondriest – Ozark Life project -
Une histoire de lutte(s)

Par le Collectif Carte Blanche
Une histoire de lutte(s)
S’il est une aventure sociale qui aura marqué la ville du Blanc ces dernières années, c’est bien celle de Carte Blanche.
Un peu d’histoire…
Lorsque les services de l’état lancent la grande désorganisation des services hospitaliers en 2018, la maternité du Blanc, comme celle de nombreuses petites villes de France est grandement menacée. Un collectif de citoyens, perplexes face aux entourloupes du Ministère de la Santé, de l’Agence Régionale de Santé et de la direction du pôle hospitalier Châteauroux-Le Blanc, décide de passer à l’offensive. Il s’agit dès lors de rappeler, de manière pacifiste et médiatique, que les habitants du bassin sont scandalisés par cette fermeture qui oblige les futurs parents à se tourner vers des maternités distantes d’une heure de voiture au minimum ! Le collectif, baptisé Cpasdemainlaveille s’insurge contre cette décision purement comptable qui met en danger les mères et les bébés.
Comme c’est de tradition sous les mandats de la macronie, tous les échanges avec les services d’État s’avèrent vains, méprisants voire insultants.
Comme c’est de tradition sous les mandats de la macronie, tous les échanges avec les services d’État s’avèrent vains, méprisants voire insultants.
C’est alors que le collectif décide de mener des actions civiles afin d’attirer l’attention sur cette fermeture qui impacte un bassin de 20 000 personnes : désordre à l’ARS, manifestation au centre hospitalier de Châteauroux, opération de cadenassage de la Sous-Préfecture en un premier temps, puis occupation de la Maternité pendant dix jours.
Ces dix jours vont lancer un élan citoyen sans précédent : locaux occupés nuit et jour, ateliers, échanges, débats, projections, cuisine partagée, bricolage, espace enfance et parentalité, service presse, rencontre avec des élus et soutiens politiques. On compte jusqu’à 300 visites par jour ! Le Blanc et sa maternité ont alors un écho national (Le Monde, Libération, Le Figaro, France TV, TF1, L’Humanité, Charlie Hebdo vont entre autres relayer la lutte) qui va permettre d’alerter l’opinion publique sur les dérives de la politique macroniste en termes d’abandon des services publics. Hélas, à l’aube du dixième jour, l’état agacé lancera sa meute policière sur les occupants et évacuera manu militari femmes et hommes, enfants, jeunes et vieux, élus et médecins.
Cet épisode amer va donner une nouvelle dimension au collectif en lutte. A peine évacués, les militants vont trouver asile dans l’ancienne maison médicale du Blanc, située… à côté de la maternité ! C’est ainsi que va pouvoir se prolonger l’aventure : rapidement va naître un nouveau collectif qui va chercher à formaliser et regrouper toutes les énergies de cette lutte constructive.
Une histoire de solidarité
Ce collectif, « un Tiers-Lieu au Blanc » est né en septembre 2019 d’un constat partagé entre différents acteurs : les association Kaléidoscope, Atout Brenne et ID en Brenne qui, depuis au moins 2014, réfléchissaient déjà à la problématique de manque de locaux associatifs sur la commune du Blanc. Grâce à la vitalité de l’écosystème local et face à l’urgence de créer un lieu ressource pour les associations et les citoyen.nes, une quarantaine de personnes se sont alors lancées dans un processus de co-construction du projet de Tiers-Lieu.
Trois mois plus tard, en janvier 2020, le collectif a acté son installation temporaire à l’ancienne maison de santé, rebaptisée « Maison Amicale ». Celle-ci était alors déjà occupée par le collectif citoyen Cpasdemainlaveille, toujours en lutte contre la fermeture de la maternité du Blanc, qui engendrait déjà par sa seule présence dans le lieu l’occasion de rencontres, d’échanges et de lien social. Cette mobilisation sans précédent sur la ville a fédéré un groupe de citoyens décidés à ne pas laisser le territoire se dévitaliser. Au-delà de la fermeture de la maternité, c’est toute cette zone rurale qui est marquée par le désengagement de l’État et la fermeture des services publics. Ce constat est au cœur du projet de Tiers-Lieu : œuvrer pour l’animation du territoire et offrir un support aux mobilisations et aux projets des habitants.
Au-delà de la fermeture de la maternité, c’est toute cette zone rurale qui est marquée par le désengagement de l’État et la fermeture des services publics. Ce constat est au cœur du projet de Tiers-Lieu : œuvrer pour l’animation du territoire et offrir un support aux mobilisations et aux projets des habitants.
Une structure en pleine mutation
En juin 2020, le collectif Tiers-Lieu s’est transformé en une association : Carte Blanche. Elle regroupe de nombreux bénévoles et une vingtaine de structures impliquées de longue date dans la vie du territoire. Suite à une période d’expérimentation portée par l’association Kaléidoscope, le Tiers-Lieu est labellisé en 2021 Fabrique de Territoire par l’Etat dans le cadre du dispositif Nouveaux Lieux Nouveaux Liens. Il s’est donné pour finalité d’être un acteur du développement social local.
Les espaces de sociabilisation manquent. Ainsi, il semble urgent de recréer des espaces physiques de rencontre et d’animer cet élan entre les habitants et habitantes du territoire, dans un objectif de création et de renforcement de lien social. Dans cette optique, Carte Blanche souhaite mettre à l’honneur la mixité des publics et des activités, afin de provoquer des rencontres inattendues et toujours riches et fertiles. En effet, la diversité des activités prenant place dans le Tiers-Lieu, et par là même la diversité des publics usagers, permet en quelque sorte de casser le déterminisme social en donnant l’occasion à toutes les strates sociales de se rencontrer, d’échanger et de « faire ensemble ». Ainsi, chaque personne se sent autant « légitime » que les autres de pousser la porte du Tiers-Lieu, rendant ainsi possible la coopération entre les acteurs au sein du lieu pour favoriser l’émancipation des publics les plus précaires.
Allant au-delà d’un seul lieu de travail ou de loisir, le croisement des différentes sphères sociales (professionnelle, familiale, amicale…) inhérente au concept même de Tiers-Lieu permet aux usagers d’expérimenter concrètement la vie en collectif, de se confronter à des pratiques à première vue étrangères aux leurs et ainsi de recréer du commun.
Concrètement, il suffit de se rendre à Carte Blanche pour saisir cet élan : bureaux ouverts et salariés accueillants, espaces de rencontre pour les associations qui foisonnent de diversité, espace de co-working bien vivant, café cantine associatif pour faire une pause et échanger, atelier partagé toujours foisonnant (cours d’arts, ateliers impression, sérigraphie, photo…), radio associative diffusant sur Le blanc et Argenton !
S’ouvre désormais, à partir de ce printemps 2024, une nouvelle étape de travaux pour optimiser et conformer davantage : d’importants travaux sont programmés pour la réhabilitation énergétique, l’aménagement intérieur et extérieur, l’accessibilité des personnes à mobilité réduite, et également offrir des espaces de formation adaptés.
L’objectif est ainsi d’améliorer le confort des nombreux usagers, d’adapter les locaux aux différentes activités hébergées dans le lieu, mais aussi de progresser fortement en sobriété énergétique.
Pluralité des services, accueil enthousiaste et inclusif, conseils, échanges, formations, mixité des publics font de Carte Blanche un vecteur de dynamisme et de projet de territoire ! Osez pousser la porte et venez-vous associer à ce bel élan populaire !
Contacts :
02,54,37,00,94

Crédits photos :
1 – Carte Blanche, Le Blanc © Rural rouge
2 – Carte Blanche, Le Blanc © Rural rouge
3 – Dugudus, Forme des luttes -
La création artistique au service des classes populaires

Par Thomas Desmaison, directeur du Théâtre du Cloître
Il faisait encore très chaud en cette fin d’après-midi de juin à La Rochelle. On se disait que l’été allait encore faire très peur et très mal. J’étais fâché. Fâché d’abord contre moi. Je suivais les quais du port en direction de la gare en me disant : « plus jamais. Plus jamais ça. ». Tisant comme un énervé sur mon mégot, je ne cessais de me demander pourquoi je m’étais fait avoir pendant deux ans, comment j’avais pu croire en des chimères de révolutionnaire de pacotille, comment j’avais imaginé pouvoir transformer le cours des choses « de l’intérieur », alors que j’en pressentais l’illusion certaine.
Je venais de passer deux jours en « comité d’experts régionaux » pour le compte du Ministère de la Culture. C’était la troisième fois que je participais à ça, ayant été convaincu deux ans plus tôt – en rechignant – par un argument fort d’une partenaire de la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles, le Ministère en région).
- Si tu veux faire passer tes idées et défendre ce qui doit l’être, c’est ici et pas ailleurs, tu le sais bien.
- Oui mais je serai seul, ça ne servira à rien.
- Si tu n’y vas pas, alors il n’y aura personne.
Le but de ces temples du jugement de la valeur artistique, c’est de savoir quelle création à venir va avoir droit à l’argent du Ministère et laquelle n’y aura pas droit, en s’appuyant sur les avis d’un panel d’« expert-e-s », sélectionné-e-s sur des prétendues compétences, le tout enrubanné de règles édictées dans des textes juridiques, mais le tout devant rester complètement confidentiel. Rien ne doit sortir de ces sessions de rencontres avec des équipes artistiques régionales puis de débats en vase clos. Rien n’est divulgable si ce n’est que l’on est fâché. Fâché contre soi-même.
J’ai cru que j’arriverais à faire entendre une petite voix populaire au milieu d’un concert de klaxons bourgeois. Et pas n’importe quels klaxons bourgeois : ceux des grands et très grands théâtres régionaux, ceux qui définissent ce qui vaut le coup ou ne vaut pas coup artistiquement ; ce qui a de la valeur ou ce qui n’en a pas ; ce que la classe bourgeoise doit apprécier et ce qu’elle doit mettre sur le côté.
Dans le milieu très fermé des théâtres dits « publics », c’est-à-dire ceux qui touchent jusqu’à 90% de leur budget en subventions publiques, il y a un paquet de règles explicites, de codes, de cahiers des charges, qui définissent leur participation à l’intérêt général tel que décidé en premier lieu au Ministère et qui redescend – qui « ruisselle » dira-t-on – vers le reste des collectivités, jusqu’à la petite commune où est installé ledit théâtre public. Mais en vérité, là où se pose vraiment le débat quant à « l’intérêt général » de la création artistique, c’est-à-dire, pour ce que je maîtrise le mieux, dans le domaine des théâtres publics, tout se situe dans les règles et les codes implicites. Toute la cruauté et l’hypocrisie d’un système repose sur la matière invisible à partir de laquelle doivent être considérées la valeur et l’utilité des créations artistiques. C’est dans des critères non-dits, non transparents, non « publics », que se transmettent les enjeux d’une lutte qui n’a jamais dit son nom si ce n’est dans les écrits d’Antonio Gramsci et celle-ceux qu’il a ensuite influencé-e-s : le jugement du « bon » et du « beau » par une classe sociale déterminée, au détriment des autres classes dominées, qui sont paradoxalement – mais est-ce vraiment un « paradoxe » ? – pourtant au cœur d’une soi-disant mécanique d’intérêt « général ».
C’est dans des critères non-dits, non transparents, non « publics », que se transmettent les enjeux d’une lutte qui n’a jamais dit son nom si ce n’est dans les écrits d’Antonio Gramsci et celle-ceux qu’il a ensuite influencé-e-s : le jugement du « bon » et du « beau » par une classe sociale déterminée, au détriment des autres classes dominées, qui sont paradoxalement – mais est-ce vraiment un « paradoxe » ? – pourtant au cœur d’une soi-disant mécanique d’intérêt « général ».

Quand j’ai tenté de faire entendre l’universalisme culturel des droits humains contre le particularisme classiste des valeurs de classe dominante, j’ai affronté, ainsi, dans ces réunions comme celle de La Rochelle, plusieurs difficultés. En premier lieu, mes confrères et consœurs ne sont pas conscient-e-s pour la plupart de cette réalité objective du jugement artistique comme risque de manipulation classiste. Pour elles-eux, les arguments qu’ils-elles défendent sont avant tout des arguments raisonnés sur la qualité de tel ou tel projet. La bonne foi et la bienveillance semblant de mises, il n’y a pas matière à inventer un pseudo-rapport de domination. Il existe aussi des expert-e-s qui affirment sans gêne la primauté du jugement bourgeois sur la qualité et l’utilité. Pour ces personnes, la vérité de l’art est avant tout esthétique et cette valeur esthétique, quoique décernée de façon dominante, doit s’imposer par son extrême importance évidente. Enfin, il y a celles et ceux qui se posent de vraies questions, dont j’essaye en permanence de faire partie. Nous ne sommes pas nombreux, nous sommes souvent une voix moins forte dans les échanges, et, au final, notre avis n’est jamais gagnant.
Le « beau » gagne sur le « vrai ». L’artificialité du jugement de ce qui vaut prime sur la complexité de ce qui doit être au service de.
Fâché contre moi-même donc.
Il existe pourtant des artistes qui ont réussi à allier ces deux versants de la création artistique : avoir une valeur sociale et respecter les codes bourgeois du beau. Des metteurs en scène comme Mohamed El Khatib, Ariane Mnouchkine, David Bobée ou Rebecca Chaillon, entre autres, sont parvenu-e-s à imposer leurs idées, leurs luttes, leurs visions, dans les sphères de la légitimation bourgeoise. Moins connues qu’elles-eux, de nombreuses créations artistiques naissent chaque jour, que ce soit sur le papier ou sur scène, accompagnées par des théâtres privés ou publics, qui défendent avant tout la notion de relation. La relation avant la consommation. La relation avant la domination. La relation entre nous plutôt que la compétition entre cultures bourgeoises et cultures populaires. Cela ne manque jamais de réveiller les franges les plus réactionnaires des élites artistiques qui croient y déceler une esbroufe, une arnaque, voire même un risque de médiocrisation de l’art[1].
Pourtant, depuis 2015, 67 ans après la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, au sortir de la pire guerre de l’histoire humaine, la loi française, au sein de la très controversée loi NOTRe (celle qui a modifié notamment les régions) a enfin accepté de relier la question de « la culture » à l’enjeux des droits humains fondamentaux, ces droits qui nous donnent une dignité d’humains égaux. S’en sont suivies deux autres lois successives[2], plus spécifiques au secteur culturel et artistique, qui ont-elles aussi affirmé une idée toute simple : la « culture » n’est pas l’apanage d’une partie de la population : elle est en chacun de nous.
Ces « droits culturels » devraient, de fait, inciter à une révision progressive de ces débats sur la valeur de la création artistique, qui devrait, non plus être jugée à partir de ce qui doit être défini comme beau, mais comme utile au monde des vivants. Utile au faire société ensemble, voire à une fin totale d’une domination culturelle mortifère.
Ces « droits culturels » devraient, de fait, inciter à une révision progressive de ces débats sur la valeur de la création artistique, qui devrait, non plus être jugée à partir de ce qui doit être défini comme beau, mais comme utile au monde des vivants. Utile au faire société ensemble, voire à une fin totale d’une domination culturelle mortifère.
Les théâtres ne devraient alors plus être vus comme des mondes à part par les classes populaires, comme des sanctuaires d’une autre classe. Pire, comme des espaces d’indignité pour elles. Ils devraient au contraire être considérés comme lieu d’exercice de ses droits, un espace de citoyenneté. La création artistique, qui, avec les nouvelles générations d’artistes, se veut de plus en plus participative, humaine, préoccupée par les urgences du monde, ne devrait plus être considérée uniquement sous l’angle d’un rapport de domination sociale. Tout au contraire, elle devrait se positionner au premier rang des instruments de justice sociale, de refonte des dignités. Elle satisferait là sa vocation première, depuis plus de 45000 ans et les premières traces connues d’expressions artistiques : une manière de créer des récits collectifs à partir de nos singularités personnelles. Une manière de profiter de temps de relations au milieu d’un monde violent. Un moyen de mieux communiquer entre nos différences et de prendre part à la vie d’une communauté ou d’un territoire. Un moyen de se sentir plus digne. Un moyen, enfin, d’être foncièrement humains, ensemble.
Mais le chemin, dans le modèle français, est encore très long et les lieux où cette vision est affirmée et défendue sont largement minoritaires. Des groupes de militants s’agitent dans le secteur artistique mais ils sont peu visibles et peu écoutés, même si la loi s’est mise de leur côté en 2015. Nous avons pondu un rapport régional[3], nous avons influencé des lois nationales et des textes internationaux[4], il existe même un rapporteur spécial des Nations Unies dédié à ces enjeux depuis les années 70. Nous avons alerté dans une tribune de janvier 2023, contre les dérives alarmantes des collectivités et des médias départementaux[5].Nous avons aussi, avec les camarades de La Ferme de Villefavard, lancé deux appels, deux alertes contre l’extrême droite, avant le deuxième tour des législatives et après, très largement partagé par un secteur professionnel habituellement désuni. Des lieux comme la Ferme et le Théâtre du Cloître réinventent les projets artistiques et culturels, pour casser les préjugés et encourager des actions fédératrices. Des créations artistiques de plus en plus audacieuses sont accompagnées pour faire relation, et non plus imposer des rapports de force culturels aveugles.
Alors que 2027 se rapproche, avec des inquiétudes de plus en plus immenses quant à un événement majeur de l’histoire politique française et un basculement dans l’obscur, il est enfin temps de garantir une création artistique au service des classes populaires, comme cela a pu l’être dans un passé relativement récent. Il est plus qu’urgent que cette création artistique permette aux personnes de se sentir reconnues dans leur dignité d’êtres humains. Il est indispensable de lutter pour changer les choses. De l’intérieur comme de l’extérieur.
Bon alors, c’est clair. Ne jamais lâcher… Et donc revenir batailler dans les comités d’expert-e-s ?
[1] L’ouvrage de l’universitaire Isabelle Barberis est un modèle du genre : L’art du politiquement correct, PUF, 2019.
[2] Loi LCAP (Liberté de Création, Architecture et Patrimoine, 2016) et loi CNM (Centre National de la Musique, 2018).
[3] Droits culturels : préconisations pour la Région Nouvelle-Aquitaine, Jean-Michel Lucas et Aline Rossard (coordinateurs), remis en mars 2019.
[4] Cf. entre de nombreux exemples la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles (2005), la Déclaration de Fribourg (2007) ou encore l’Observation 21 de l’ONU (2009).
[5] Cf. https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/haute-vienne/limoges/une-situation-de-fragilite-sans-precedent-alertent-les-professionnels-de-la-culture-en-haute-vienne-2702466.html

Crédits Photos
1 – Mohamed El Khatib, Stadium © J. Lamoulère
2 – Manifestation © Rural Rouge
3 – Formes des luttes – CultureCommuns – CollectifIntuitif -
La mobilisation des classes populaires comme horizon incontournable des luttes contemporaines

Par le collectif Rural Rouge
Parmi les objectifs indispensables à l’inversion du rapport de force imposé par les classes dominantes, la mobilisation des classes populaires apparaît comme un horizon incontournable pour qui aspire au renversement du capitalisme.
Pour autant, les formes d’expression populaire et les mobilisations citoyennes se heurtent à un ensemble de contraintes symboliques, sociales et spatiales, héritées d’une lutte des classes savamment masquée par la modernité néolibérale. Cette batterie d’obstacle imaginée par les forces bourgeoises pour maintenir « un peuple qui se tient sage » se traduit par un renforcement de l’encadrement de la contestation populaire autant qu’elle conditionne les formes de participation autorisée et légitime. De la réforme des retraites au mouvement des Gilets jaunes, de Sainte-Soline aux mobilisations antifascistes, des luttes féministes et LGBTQIA + au soutien à la résistance du peuple palestinien, la criminalisation militante systématique et la répression policière des luttes sociales et écologiques sont là pour nous le rappeler.
Cette batterie d’obstacle imaginée par les forces bourgeoises pour maintenir « un peuple qui se tient sage » se traduit par un renforcement de l’encadrement de la contestation populaire autant qu’elle conditionne les formes de participation autorisée et légitime.
Si la résistance s’organise contre les multiples formes d’assignation sociale et territoriale pensées par l’État, le renforcement du contrôle des corps rend l’action collective plus complexe et s’incarne dans l’invisibilisation progressive des mobilisations populaires dans l’espace public.
Alors que des formes d’expression populaire ont émergé ces dernières années, à la faveur du mouvement des gilets jaunes ou des cahiers de doléance citoyenne, les tentatives de démobilisation et de fragmentation des classes populaires, qu’elles proviennent du bloc bourgeois ou du bloc fasciste, rendent plus incertaines encore un front commun des luttes. Cela est particulièrement vrai loin des centres urbains. Dans les espaces périphériques et ruraux où le sentiment de déclassement et la disparition des services publics y sont plus forts qu’ailleurs, l’idéologie d’intolérance de l’extrême-droite trouve une résonance forte. Dans ces aires géographiques particulièrement vulnérables, où les fractures sociales et territoriales pèsent sur la vie quotidienne des habitant·es, tout reste à faire pour unir les classes populaires et faire vivre en actes l’intersectionnalité des luttes.
Dans ces aires géographiques particulièrement vulnérables, où les fractures sociales et territoriales pèsent sur la vie quotidienne des habitant·es, tout reste à faire pour unir les classes populaires et faire vivre en actes l’intersectionnalité des luttes.
Pour son 3ème numéro, le Collectif Rural rouge a souhaité donner la parole à différents acteurs locaux, qui en Berry, en Poitou et en Limousin, luttent dans des champs sociaux différents pour donner une juste place aux classes populaires dans nos territoires ruraux.

Crédits photos :
1 – Manifestation, 2019 © Rural rouge
2 – Formes des luttes – CultureCommuns – Melissa De Vincenzo -
Mega-lo-porcherie et petites bouchures. Stopper l’industrialisation du Boischaut-Sud pour laisser la place à un bocage cultivé et paysan.

Par Lola, pour le collectif citoyen « Non à la mégaporcherie de Feusines-Perassay »
Depuis le printemps 2022, associations* et citoyens se mobilisent dans le Boischaut-sud contre le projet d’agrandissement de la déjà très grosse porcherie industrielle de l’EARL Van den Broek située sur les communes de Feusines et Perassay.
Ce projet, c’est le passage de 3 000 à 9 225 emplacements, pour produire 15 600 porcs par an, alors que la taille moyenne des porcheries dans l’Indre est de 400 places. Pour faire fonctionner cette usine, il faudrait mobiliser 700ha de terre pour nourrir les cochons, 80ha pour nourrir le méthaniseur, prélever 20 800m3 d’eau pour les faire boire et nettoyer, puis faire absorber 6600T de digestat (lisier post méthanisation) supplémentaire par les sols dans une zone classée vulnérable aux nitrates. C’est beaucoup, et même beaucoup trop pour une seule exploitation !
Présenté comme « innovant et structurant » à la presse par le préfet de l’Indre, ce projet est issu d’une conception industrielle et productiviste de l’agriculture propre au 20e siècle. Cette approche est responsable de nombreux dégâts sur l’ensemble du territoire, et donc « has- been » tant elle est peu adaptée aux challenges à venir que sont l’effondrement écologique, le dérèglement climatique ou la sortie des énergie fossiles.
La très forte pression que l’agrandissement de cet élevage fera peser sur la ressource en eau locale dans un contexte de sécheresses à répétition va à l’encontre de toute démarche de résilience territoriale. À court terme, la consommation en eau passerait de 6 000m3 sur le réseau d’alimentation en eau potable au lieu de 3 000m3 aujourd’hui et 14 800m3 seraient pompés dans la nappe au lieu 1 000m3 aujourd’hui. À long terme, c’est un risque accru de pollution des nappes par l’accumulation des épandages de digestat sur un territoire déjà en Zone Vulnérable aux Nitrates (ZVN) et où d’autres élevages IPCE sont implantés, ou par accident (en 2020 une fuite de 400m3d e digestat a privé 180000 habitants d’eau potable, ici c’est 10000m3 qui sont stockés).
Malgré un dossier présentant cette ferme-usine comme ancrée dans une économie locale et circulaire, productrice d’énergie renouvelable, l’installation et son procédé sont avant tout représentatifs d’un système agro-alimentaire globalisé, hors-sol et accro aux énergies fossiles. Par exemple, la concentration disproportionnée d’animaux par rapport à la taille de l’exploitation (200ha), aura pour conséquence l’achat d’aliments ailleurs, et donc l’augmentation des pollutions liées aux transports et de la déforestation liée à la production d’aliments importés.
La production d’une énergie vertueuse, via la méthanisation, apparaît comme un alibi. En effet, 60 % de la production énergétique de l’installation devrait servir au fonctionnement de la porcherie et de son méthaniseur, alors même que les plus de 6 000m2 de bâtiments neufs ne prévoient aucune installation de panneaux photovoltaïques. Enfin, entre une circularité basée sur la valorisation des déchets et sous-produits d’agro-industries situées à plusieurs dizaines, voire centaines de kilomètres et le choix de l’abattoir de Lapalisse (Allier) à 140km au lieu de celui de Lacs situé à quelques kilomètres, la « vertuositée » de l’opération reste très dépendante aux énergies fossiles et le bénéfice au niveau local se limite à la création de 2 emplois.
Contrairement à ce que certains cherchent à nous faire croire en autodéclarant ce projet légal, la partie n’est pas jouée ! Des recours juridiques sur le fond, portés par l’association Indre Nature et soutenus par l’ensemble des opposants au projet, sont en cours et ont besoin du soutien et de la mobilisation de tou.te.s.
C’est l’avenir du Boischaut-sud qui se joue là, car faute d’une réelle vision à long terme de la part des dirigeants, ce territoire s’industrialise au fil du temps, dans une logique productiviste dépassée. Les céréaliers, mais aussi des sociétés de regroupement de producteurs porcins sont en train de détruire l’écosystème remarquable du Boischaut-sud. Ce paysage sculpté au fil des siècles par l’élevage extensif et des exploitations de tailles moyennes perd peu à peu son identité. L’impact local de la mégaporcherie illustre cette tendance : coupe radicale de dizaines de chênes multicentenaires, arrachage de haies, rebouchage de marres, habitations achetées puis laissées à l’abandon pour gagner quelques hectares !
Il est temps de s’organiser pour faire face à l’industrialisation et à la financiarisation de notre cadre de vie au détriment des ressources écosystémiques communes.
Non aux fermes usines,
Oui à une agriculture paysanne ancrée dans son territoire.Pour aller plus loin :
- « Non à la mégaporcherie de Feusines-Perassay » sur Facebook
- Blog Noporch 23 –
– Se mobiliser en contactant le collectif « Non à la mégaporcherie de Feusines-Perassay » - megaporcheriefeusines@protonmail.com
– Financer l’action juridique via HelloAsso – https://bit.ly/3CTYNny
*Indre Nature, La confédération paysanne, les amis de la confédération paysanne, la
fédération de pêche, le collectif citoyen creusois L’échalier
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Élites réactionnaires et projets pharaoniques pour ultra-riches. À Montmorillon, les ambitions conservatrices à peine cachées du département de la Vienne.

Comment ne pas s’indigner face à l’invitation du président du Conseil départemental de la Vienne faite à Franck Ferrand, éditorialiste à Valeurs Actuelles proche de l’extrême-droite, de visiter la Cité de l’Écrit et des Métiers du livre en marge du festival littéraire des Rencontres de Montmorillon ?
A la faveur d’un Tweet, nous apprenions qu’à travers cette visite officieuse, Alain Pichon et l’ancien maire de Montmorillon, Guillaume de Russé, aspirent à « remettre la lumière » dans un territoire qui semble en être exsangue. Mais de quelles lumières nos édiles de la majorité départementale de droite parlent t-ils ?
Les lumières vantées par Alain Pichon et Guillaume de Russé sont celles d’une recolonisation économique de nos territoires par le haut. Telles de pauvres victimes de la désertification rurale, les habitants du Sud-Vienne attendraient d’être sauvés par les élites, dont l’historien Franck Ferrand se fait au quotidien le porte-voix sur CNews. Pourtant, la disparition récente de l’industrie et des services publics de proximité, renforçant l’appauvrissement du territoire, a été causée par des personnes et des logiques en tout point similaires à celles que Monsieur Ferrand glorifie. Sous des dehors vernis et policés, sa lecture personnelle de l’histoire – peuplée d’anciens grands seigneurs dont la volonté forge l’Histoire – nous accoutume à voix douce à la servitude de tous et toutes au profit de quelques-uns : les nouveaux seigneurs de notre époque. Inopinément sans doute, ces nouveaux sauveurs sont aussi propriétaires de grands groupes et de médias qui lui donnent un emploi ainsi qu’un auditoire. Cette diffusion idéologique a des effets bien concrets : le retour opportuniste de ces élites sur le territoire sera d’autant moins contesté que la peur de l’autre et la croyance dans l’existence d’élites providentielles et bienveillantes y sera durablement installée.
Exit les classes populaires et les habitants, le département se tourne désormais vers une offre à destination des plus fortunés.
La visite du président Pichon aux côtés de Franck Ferrand dit quelque chose de leur proximité idéologique. Les actes politiques parlent encore davantage. La disparition de la subvention du Conseil départemental allouée à la Cité de l’Écrit, d’un montant de 35 000€ depuis 2015, n’a certainement pas aidé la commune et les professionnels du livre installés à relever la pente. Quant à savoir si cette coquille vide touristique installée en 2000 dans la lignée du Futuroscope et censée assurer la survie économique de la ville n’aurait en réalité d’autres effets pour les habitants du territoire que de plomber le budget communal à grand coup de brochures publicitaires vendant la carte postale en bord de Gartempe, la question demeure entière. Non rassasié d’un premier échec, le Conseil départemental poursuit sa fuite en avant avec la transformation de la Maison-Dieu en hôtel-spa de luxe. Exit les classes populaires et les habitants, le département se tourne désormais vers une offre à destination des plus fortunés. Un pari gagnant-gagnant pour qui croit encore au ruissellement du président Macron : l’argent des plus fortunés ruisselleraient de bonne grâce vers les petites gens du territoire qui s’emploient à les servir.

Transformer des centres-villes délaissés en lieux-musées de villégiature pour les hauts revenus de passage est un projet politique qui méprise les habitants vivants sur ces territoires. Que ces centres-villes à l’abandon soient le résultat de la concurrence asymétrique de pôles commerciaux titanesques en périphérie de ville, eux-mêmes possédés par d’autres bourgeois, ne manque pas d’une délicieuse ironie. Les problèmes créés par les uns créent des opportunités pour les autres. Tant qu’il s’agit de servir les mêmes intérêts…
Monsieur le Président Pichon, nous ne rallumerons pas les lumières du Sud-Vienne en déroulant le tapis rouge aux élites réactionnaires proches de l’extrême-droite. Leur idéologie soi-disant protectionniste du monde rural cache une soumission infinie aux désirs des mêmes bourgeois qui ont appauvri nos territoires. Les discours de haine et de repli sur soi ne font que servir les intérêts économiques d’une élite auto-désignée. Votre visite inopinée est un affront fait à l’ensemble des habitants qui se mobilisent au quotidien pour redynamiser ce territoire.
A contrario de ces lumières, les nôtres sont déjà là. Elles viennent de celles et ceux qui ont décidé, et qui décideront, d’habiter pleinement ces territoires.
A contrario de ces lumières, les nôtres sont déjà là. Elles viennent de celles et ceux qui ont décidé, et qui décideront, d’habiter pleinement ces territoires. Habiter pleinement, c’est aller à rebours des logiques qui nous asservissent depuis des années. C’est participer à l’organisation populaire locale, à la production de biens communs et de services essentiels à destination des habitants, en s’efforçant là où c’est possible de le faire en symbiose avec les cycles naturels. Créer de l’activité certes, mais aussi de la solidarité et du bien vivre. C’était d’ailleurs là l’objet symbolique du festival littéraire des Rencontres de Montmorillon qui a rassemblé le temps d’un week-end des auteurs d’envergure nationale et un public nombreux. A la croisée des chemins entre la portée subversive de l’imaginaire et celle des territoires en marge qui, loin des grandes villes, ouvrent des espaces de réflexion, de liberté et de changement.
Par le collectif Rural rouge
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Le camion du laitier

Par Olivier Morin, agriculteur biologique à Obterre
Dans les cours des fermes de Brenne, le camion du laitier tournera-t-il encore demain ?
Derrière cette question, plusieurs autres se bousculent. Si la citerne de la laiterie ne peut plus tourner, c’est d’abord parce qu’elle est de plus en plus grosse. En effet, pour « rationnaliser » les tournées, pour payer moins de chauffeurs, les collecteurs de lait se sont dotés de camions plus gros, plus longs et plus lourds. Adaptés aux fermes modernes où des vaches ruminent de l’ensilage sous une stabulation entre deux passages au robot de traite. Pas adaptés aux petites exploitations familiales brennouses dont les cours sont parfois étroites et pas toujours suffisamment empierrées pour supporter des roues de semi-remorque qui tournent sur place.
Mis en demeure par la laiterie d’adapter la ferme aux camions, l’éleveur renoncera à s’endetter pour réaliser les travaux. Las, les vaches parties, la question du passage du camion ne se posera plus.
Mais s’il doit tourner demain, encore faut-il que le lait puisse payer celui qui le produit. Là encore, le problème est de taille. Si le prix moyen du lait dans l’Union Européenne avoisinait les 500€/1000L au début de l’automne, Sodiaal et Lactalis, les deux plus gros acteurs du lait en France, ont annoncé des accords sur les prix entre 430 et 490€. Et pour pouvoir en vivre, ce sont parfois quelques euros supplémentaires qui permettent de faire la bascule. L’abandon d’outils de gestion des volumes des marchés, le développement d’accords de libre-échange à l’international… Tout cela a des conséquences concrètes sur la pérennité des fermes en polyculture-élevage de l’Indre, sur leur physionomie et sur la vie rurale qui en découle.
C’est ainsi que, faute de rémunération du travail paysan, les éleveurs laitiers sont les premiers à décapitaliser leur cheptel. Un mot sibyllin pour dire qu’ils vendent des vaches. Quelques-unes et parfois toutes. Celles-ci vont alors partir à la réforme et grossir les rangs des abattoirs. Depuis la fin des quotas laitiers en 2015, jetés sur les prix des marchés mondiaux, les éleveurs ont été contraints de se séparer de beaucoup de bêtes. A leur corps défendant, ces vaches sont venues alourdir le marché de la viande bovine, faisant baisser le prix payé aux éleveurs de races à viande. Eux aussi, très présents en Brenne, mais pour combien de temps ?
Fragilisés par des prix à la baisse, par des terres souvent ingrates sur lesquelles il est difficile de faire pousser des céréales, certains se résignent à chercher des revenus dans des domaines plus ou moins éloignés de l’agriculture et de sa vocation à nourrir le genre humain.
Les promoteurs privés de l’éolien et du photovoltaique l’ont bien compris et vont sonner aux portes des paysans acculés pour leur proposer des contrats alléchants. D’autres éleveurs, calculette en main, se rendent compte qu’un hectare de terres loué pour la chasse rapporte plus que les vaches qui y paissent. Fi du camion du laitier, ce seront désormais les 4*4 des chasseurs qui tourneront dans la cour. Quant aux autres, ils partiront doucement en retraite, sans repreneur pour leur troupeau.
Ces transformations silencieuses, qui se font souvent dans la douleur, ne sont pas inéluctables. Si l’on veut que demain, le camion du laitier klaxonne à hauteur d’homme en passant dans les villages, il faudra des mesures plus fortes. Localement, mais pas seulement. La dénonciation des accords de libre-échange et leur annulation, l’organisation de conférences annuelles des prix avec les agriculteurs et les acteurs de la filière, sous l’égide de l’Etat, une politique d’installation ambitieuse qui favorise l’élevage herbager et de qualité (sans produits phytosanitaires), le tout adossé à une PAC refondée en profondeur.
Voilà un chantier enthousiaste pour que nos campagnes de Brenne vivent de plus belle.
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La gare d’Argenton, symptôme du libéralisme ferroviaire

Par Guillaume Chaussemy, Vice-président du comité de défense de la gare d’Argenton-sur-Creuse, Maire rural et co-président du réseau des élus insoumis et citoyen.
La gare d’Argenton-sur-Creuse, genèse et évolution d’un combat
Que de chemin parcouru depuis ce jour de 2017 où Martine Irzenski m’a contacté pour l’aider à mobiliser contre la suppression de plusieurs arrêts en gare d’Argenton. Sans aucune concertation avec les usagers et les élus locaux, la SNCF avait supprimé plusieurs dessertes du jour au lendemain. De la première distribution au marché d’Argenton pour faire signer une pétition aux emblématiques actions STOP-TRAINS qui mobilisent plusieurs centaines d’habitants de notre territoire à chaque rendez-vous et jusqu’aux médias nationaux, ce combat pour l’avenir de notre gare concerne désormais tout le bassin de vie du sud de l’Indre.
Une gare menacée
Le comité de défense de la gare d’Argenton-sur-Creuse se mobilise pour la mise en place d’une desserte cohérente et équilibrée, avec au minimum 4 allers-retours dans la journée, permettant d’aller d’Argenton-sur-Creuse à Paris et inversement. Forte de plus de 850 membres dont de nombreux élus de tous bords et près d’une cinquantaine de collectivités locales, l’association est le plus important comité d’usagers de la SNCF. La ligne POLT (Paris-Orléans-Limoges-Toulouse), ligne structurante, dite TET (trains d’équilibre du territoire), est fortement menacée de suppression de dessertes dans les gares intermédiaires au profit de la promotion des liaisons entre grandes villes, en particulier celle entre Paris et Limoges. Les grilles horaires sont orientées en ce sens, au fur et à mesure que la fin des travaux effectués sur la ligne approche, qui permettront des trajets plus rapides d’ici 2026. La gare d’Argenton est pourtant la seule de la ligne à avoir gagné en nombre de voyageurs, malgré les périodes de confinement et les suppressions de trains dues aux travaux, notamment lors des week-ends prolongés. Tous les arguments des décideurs sont bons pour faire croire à l’impossibilité d’une quelconque amélioration de notre desserte : travaux, entretien de la ligne, sillons, manque de voyageurs, proximité de Châteauroux, « chance » d’avoir une autoroute gratuite. Le comité ne s’est jamais résigné et a toujours proposé des solutions avant les actions.

Action « Stop Train », 16 novembre 2022 © Comité de défense de la gare d’Argenton-sur-Creuse Après cinq ans de lutte, une première victoire pour les habitants du territoire !
Il a donc fallu se battre et il faut toujours le faire. Une équipe de militants passionnés unis autour de leur présidente suivent au quotidien l’évolution des grilles-horaires pour prévenir les habitants des nombreux dysfonctionnements de la ligne et organisent les actions.
28 actions STOP-TRAINS ont été menées depuis la création du comité. Il aura fallu cinq ans de combat permanent pour obtenir un quatrième aller-retour quotidien entre Argenton et Paris, prévu à partir de juillet prochain. Une première victoire que nous fêterons le samedi 8 juillet 2023 lors de la Grande fête de la Gare. La vigilance reste néanmoins de mise, et nous continuerons de nous mobiliser aux côtés des acteurs de le ligne POLT pour obtenir les financements et les améliorations dont cette ligne a plus que jamais besoin.
« C’est pour les 70 000 habitants de notre bassin de vie que nous continuerons de nous battre. Car derrière la bataille du rail, c’est l’avenir de tout un territoire qui se joue »
C’est pour les 70 000 habitants de notre bassin de vie que nous continuerons de nous battre. Car derrière la bataille du rail, c’est l’avenir de tout un territoire qui se joue : attractivité de notre région, développement économique et touristique, mobilité durable pour permettre aux habitants de nos villages de se rendre à des rendez-vous médicaux et à nos jeunes étudiants d’aller à l’Université réussir leurs études, besoin d’émancipation des ruraux que nous sommes… Bref, cette forte mobilisation est un grand rendez-vous social et écologique. Mais ce combat n’est qu’une partie de l’iceberg libéral qui menace continuellement la ruralité et ses services publics. Il appartient à chacun d’entre nous de prendre sa part dans cette lutte.
Des enjeux pour notre territoire et au-delà
Dans le secteur des transports publics, l’ouverture à la concurrence et la privatisation, priorités d’Emmanuel Macron et de son gouvernement En Marche, sont symptomatiques d’une vision de l’Europe libérale qui brade le patrimoine national, s’attaque aux emplois et aux conditions de travail des salariés, en poursuivant la dégradation du niveau de service rendu aux usagers.
« Le transport est appréhendé sous l’angle de la rentabilité à court terme, au mépris du service public. Aucune politique répondant aux enjeux climatiques liés aux mobilités n’est planifiée. »
Le transport est appréhendé sous l’angle de la rentabilité à court terme, au mépris du service public. Aucune politique répondant aux enjeux climatiques liés aux mobilités n’est planifiée. Les lignes du quotidien (Transport Express Régional) souffrent d’un manque d’investissement chronique. Les trajets se rallongent et des lignes disparaissent. Quant aux mobilités actives (vélo et assimilés), elles attendent toujours un plan de développement à la hauteur de leur potentiel.
Le ferroviaire, transport d’avenir et avenir du transport
L’infrastructure ferroviaire n’est utile qu’associée à une offre cadencée et robuste, suffisamment fréquente pour être attractive. Le TGV ne peut être le seul mode de déplacement de longue distance. Il faut introduire des trains classiques Intercités et des trains de nuit sur les liaisons longues distances. Il faut interdire toute fermeture de ligne et rouvrir des milliers de kilomètres de liaisons dans la décennie à venir. A terme, toutes les préfectures et sous-préfectures de France doivent être desservies par le ferroviaire, dont Le Blanc et La Châtre pour notre département. La tarification doit être solidaire pour que toutes et tous privilégient de ce mode de transport collectif et écologique.
Pour tout cela, il faudra investir et investir encore. Je ne crois pas à une prise de conscience d’un gouvernement qui prouve chaque jour que la concurrence et les biens privés sont au-dessus de la devise républicaine : liberté-égalité-fraternité. Il faudra qu’une nouvelle majorité, faite des composantes de la nouvelle union populaire écologique et sociale, prenne au sérieux ce chantier indispensable à nos avenirs communs.

Manifestation pour la défense de la ligne POLT, Argenton-sur-Creuse, ©Comité de défense de la Gare d’Argenton -
On s’y colle ?

Par les Colleuses de Châteauroux
Qu’est ce qui fait qu’un jour on se dit « je vais coller » ? A Châteauroux la graine est venue d’une urbaine de passage : « ben il n’y a pas de collages ici ? » Une évidence… On colle pour ne plus être invisible. On colle notre soutien aux femmes. On colle notre colère, notre refus de ce monde pour les femmes. Comment ne pas hurler devant le compteur des féminicides. Comment se taire quand une femme sur deux en France a subi, ou va subir, des violences sexuelles. Comment accepter qu’une femme soit payée en moyenne, à emploi égal, 28,5 % de moins qu’un homme ? C’est quoi ce monde ? C’est quoi la justification ? Parce qu’on est femme ?
« Vous nous coupez la parole, on la prend et on la colle ! »
« Vous nous coupez la parole, on la prend et on la colle ! » Les collages sont forcément une lutte politique. Mais derrière ces chiffres froids, il y a des vies, des histoires de vies, à commencer par les nôtres. Chacune prépare les slogans qu’elle veut coller. Peut s’y loger un moyen de catharsis. Les pleurs, l’écoute, la sororité, c’est aussi ça le collage. Nous venons d’univers différents, n’avons pas les mêmes âges. Cependant nous sommes femmes et pouvons toucher ce que les autres traversent.
Le bouche à oreille, la troupe s’étoffe, les collages champignonnent dans d’autres villes du département. Pas de structuration, pas de lead, personne pour dire ça oui, ça non. Si l’une n’adhère pas à un slogan, elle ne participe pas à son collage mais ne l’empêche pas. Les soirées sont denses. Partages ou échanges sur le féminisme, LES féminismes en réalité. Et toujours on surfe entre perso et politique. Au dernier collage, ma fille de 15 ans est venue avec nous. Transmission, éducation, partage, une évidence aussi. Ce qu’on veut c’est changer le monde. Rien que ça….
« Je m’appelle femme, je n’ai pas d’âge. Mon corps, mon esprit et ma vie sont un champ de ruine causé par le patriarcat »
Je m’appelle femme, je n’ai pas d’âge. Mon corps, mon esprit et ma vie sont un champ de ruine causé par le patriarcat. J’ai été incestée, violée, agressée, insultée, poursuivie, menacée, violentée, rabaissée, humiliée, ostracisée, vilipendée, harcelée, non protégée, co-victime de violences. A mon domicile, à l’école, au travail, à l’hôpital, dans des cabinets médicaux, dans la rue, les transports en commun, des bars, des parcs, chez des ami.es. Seule et sous les yeux d’autrui, ami.es et inconnue.es. Celle et ceux qui ont vu, qui ont su, qui ont été témoin, n’ont jamais rien fait, n’ont jamais rien dit, ne m’ont jamais rien dit ni ne m’ont aidée.
Je m’appelle femme, je n’ai pas d’âge. Mon entourage est un champ de ruine causé par le patriarcat. Je suis la fille, la nièce, la petite-fille et l’arrière-petite fille de femmes psychologiquement et physiquement violentées par leur père, puis par leur(s) conjoint(s). Je suis la nièce de femmes incestuées par leur grand-père. Je suis la cousine d’un homme incestué par son beau-père. Je suis la sœur et la cousine de femmes violées, par conjoints ou connaissances. Je suis la sœur et la cousine de femmes victimes de violences conjugales (psychologiques, morales, financières, administratives, physiques, sexuelles). Je suis la cousine, la tante de très jeunes filles, la grande-cousine d’un bébé, toutes co-victimes de violences conjugales. Je suis la maman d’un garçon et d’une fille sexuellement agréssé.es. Je suis l’amie de femmes qui ont été violées, battues, agressées, harcelées, menacées, insultées, ostracisées.
Je m’appelle femme, je n’ai pas d’âge. Je suis en cours de conscientisation, de reconstruction, de soin, de lutte, de soutien. J’avance, avec courage, volonté, ténacité, et autant que possible, avec bienveillance pour moi-même. C’est un témoignage. Mais c’est nous toutes, car nous sommes partout, tout le temps. C’est toi qui lis cet article, ce sont les femmes de ta vie, de ton quartier, de ton travail, de ton trajet. Nous devons tous.tes ouvrir les yeux et accepter ce fait : le patriarcat tue, blesse, mutile, meurtrit, détruit.
Le féminisme est une lutte pour l’humanité. On colle pour aider des femmes, celles qui subissent des violences sans se rendre compte qu’elles sont victimes, celles qui le savent, celles qui voient. Nos mots sont là : pour se reconnaître, se savoir soutenue, se donner de la force, oser demander de l’aide. On colle pour aider des hommes : à voir, à reconnaître, à entendre les violences patriarcales sur les femmes. On colle pour celle.eux qui justifient les violences ou qui voient sans voir : parce qu’une seule violence n’est jamais banale ou normale, ou acceptable.
Pour l’abolition du patriarcat, Vive la sororité et les âmes sorores.

© Colleuses de Châteauroux
